Economie

Comment la redistribution des droits TV influe sur les résultats sportifs ?

Depuis les années 1990 et l’explosion des droits télés dans le foot, les budgets des clubs européens ont considérablement évolué. Alors qu’en 1970, le budget moyen d’une équipe de Première Division était constitué à 81% par la billetterie, à 18% par les subventions municipales et à 1% par les sponsors, en 2014, les droits de retransmission représentent plus de 60% du budget total.

Les clubs se sont donc retrouvés totalement dépendants des recettes de diffusion, impactant considérablement leurs décisions économiques et sportives et influençant l’équilibre compétitif des ligues.

En Europe, chaque pays décide de son règlement vis-à­-vis de ces droits, selon une logique libérale ou égalitaire. En France, c’est la LFP qui est chargée de négocier directement avec les chaines de télévisions et redistribue le montant total, à 50% à part égalitaire entre tous les clubs de Ligue 1, 30% en fonction de critères sportifs et 20% en fonction de la notoriété.

En Italie et en Angleterre (pour les droits domestiques), le système hybride égalité-équité est aussi appliqué, où 50% du montant est redistribué de manière égalitaire puis le reste en fonction de critères particuliers (en Italie, par exemple, 25% des droits sont donnés en fonction de la base de supporters des clubs).

Inversement, la Bundesliga impose un règlement parfaitement équitable où les droits sont redistribués à 100% en fonction des résultats sportifs : le 1er à plus que le 2ème qui a plus que le 3ème, etc. On récompense ici uniquement le mérite sportif et les efforts réalisés durant la saison.

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  • Enfin, en Espagne, la négociation des droits de retransmission a été complètement privatisée : ce sont les clubs qui vont directement marchander avec les chaines et fixer un montant individualisé. Ainsi, les équipes les plus renommées, celles qui attirent les plus grandes audiences, comme le Real Madrid et le FC Barcelone, obtiennent les parts les plus élevées : à eux deux, le Real et le Barca touchent 50% du total de la valeur de la Liga, soit 150 millions d’euros chacun.

    Néanmoins, ce système totalement individualisé et libéralisé n’est pas sans faille. En offrant la possibilité aux clubs de se préoccuper seulement de leur situation, sans penser aux autres, les inégalités ont considérablement augmenté dans le foot espagnol. Lors de la dernière saison, le dernier de Liga a touché 15 fois moins que le FC Barcelone.

    A ce niveau, les positions sont actées, les plus gros touchent toujours les plus grosses sommes et trustent les premières places. Quant aux autres, sans solution économique viable et pérenne, ils accumuleront les handicaps et auront beaucoup plus de mal à s’imposer sportivement.

    C’est d’ailleurs pour cette raison que le gouvernement espagnol a décidé de modifier le règlement du championnat et a imposé – à partir de la saison prochaine mais appliqué dès la saison 2015-16 – une mutualisation des droits TV. Dorénavant, la négociation est collective et le partage suit une logique à la fois équitable et égale, comme en France ou en Angleterre. Cependant, afin d’éviter tout risque systémique, le Real Madrid et le FC Barcelone continueront à toucher, pendant 5 ans, les mêmes sommes qu’ils touchaient les années précédentes.

    Javier Tebas

    Javier Tebas, patron de la LFP espagnole, est parvenue à imposer la mutualisation de la commercialisation des droits TV de Liga BBVA avec l’appui du gouvernement espagnol

    C’est encore et toujours le fameux débat entre liberté, qui récompense l’action individuelle et le mérite, et l’égalité, qui se préoccupe du bien-être général et de la stricte parité des situations. Les libéraux défendent ce que le philosophe Paul Gaultier appelle « la liberté au maximum » : la richesse étant issue d’une « lutte pour la vie », les instances doivent se borner à protéger les libertés.

    A l’origine, c’est un postulat utilitariste, philosophie conséquentialiste d’obédience Classique, qui part du principe qu’il faut viser le bien-être des individus avant celui de la société. Le bonheur global étant constitué par la somme des intérêts particuliers.

    Dans cet ordre d’idée, il convient de défendre l’action individuelle et refuser toute correction des inégalités. On garantit l’égalité des conditions et on ne récompense que les plus méritants. Si le Real ou le FC Barcelone touchent les plus grosses sommes c’est seulement parce qu’ils le méritent, ils ont dégagé tous les moyens possibles et maximisé leur réussite sportive.

    Malgré tout, ce concept suppose « que les hommes sont métaphysiquement égaux », « une parfaite égalité dès l’origine et dès l’accomplissement de leurs destinées ». Or, les positions sont héréditaires et transmissibles, un club ayant trusté les premières places aura la meilleure dotation et maintiendra son avantage économique sur la concurrence.

    D’années en années, les cartes ne sont pas rejouées, il n’y a pas de nouvelle donne et les inégalités se conservent. D’après une étude de l’économiste Bastien Drut, réalisée sur la période 1990 – 2010, l’Espagne garantit l’un des équilibres compétitifs les plus faibles d’Europe : dans 90% des cas, les 3 clubs les plus riches ont remporté le titre (contre 63% pour la France).

    Seulement, toujours selon Gaultier, prôner une égalité absolue est « liberticide. […] Elle nivelle les talents et ignore le mérite : on risque de bafouer la justice et de tarir l’effort ». Pourquoi se donner les moyens à performer sportivement si, en retour, il n’y a pas de récompense économique et qu’un club moins bien placé toucherait autant ?

    Comment réagirait un président ou un investisseur s’il savait que terminer 5ème ou 15ème ne changerait rien économiquement, que les dotations seraient les mêmes ? Il n’aurait aucun intérêt à investir et prendre un risque. Il y aurait un attentisme et une absence totale d’innovation.

    Reste maintenant à trouver la solution optimal. Pour Gaultier, il faut lier égalité et liberté car « plus d’égalité favorise la liberté positive et plus de liberté produit plus d’égalité par le haut ». Seulement comment l’appliquer dans le football ? C’est une question tenace que les instances doivent toujours avoir en tête.

    A suivre.

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