Economie

Le fair-play financier est-il déjà hors-jeu ?

Instauré lors de la saison 2012-13, le fair-play financier est une mesure phare du programme de Michel Platini, président de l’UEFA. Deux saisons seulement après son entrée en action, ce dispositif soulève de nombreuses questions et ne parait pas être en mesure d’atteindre les objectifs fixés. Ecofoot.fr revient sur les débuts difficiles de ce nouveau dispositif…

Depuis son élection à la présidence de l’UEFA en 2007, Michel Platini martèle sa volonté de replacer le sport et les valeurs éthiques au centre du football européen. Pour répondre à cet objectif noble, il a fait de la dérive financière des clubs européens son cheval de bataille numéro un. Réélu en 2011 pour un deuxième mandat, Michel Platini a alors pu dégainer son Fair-Play Financier permettant d’atteindre les objectifs fixés.

L’introduction de ce dispositif financier est la mesure phare devant combattre les dérives du football-business. Ainsi, via le fair-play financier, Michel Platini espère mettre fin à la bulle spéculatrice entourant le football. Une bulle responsable de l’envolée des valeurs marchandes des joueurs de football sur le marché des transferts selon le président de l’UEFA. Une bulle estimée comme dangereuse pouvant conduire à la faillite de nombreux clubs si elle n’est pas combattue avec vigueur.

Alors que son prédécesseur Lennart Johansson avait laissé se développer l’essor du football-business ; Michel Platini a tenu à reprendre la main face aux lois imposés par le monde de la finance. Mais le fair-play financier suffit-il à combattre la prétendue « bulle spéculative financière » entourant le monde du football ? Et cette bulle existe-t-elle vraiment ? Michel Platini parviendra-t-il à contrecarrer les lois de la logique financière alors que les chefs d’état européens surmontent les plus grandes difficultés dans cette initiative ? Les premiers résultats tendent à prouver le contraire…

Les grands clubs européens cherchent à accroitre leurs revenus

En quoi consiste concrètement le fair-play financier ? Le dispositif prévoit trois périodes distinctes. Entre 2012 et 2015, les clubs européens éligibles à une participation à une compétition organisée par l’UEFA ne doivent pas présenter un déficit supérieur à 45 millions d’euros sur les trois dernières saisons. La barre est placée à 30 millions d’euros entre 2015 et 2019. A partir de la saison 2019-20, aucun déficit structurel n’est toléré.

Afin de laisser une marge de manœuvre aux clubs, les dépenses liées à l’accroissement de revenus (construction de stade, édification d’un centre d’entrainement…) ne sont pas pris en compte. L’UEFA est également attentive à deux autres indicateurs : le niveau d’endettement d’un club ne doit pas dépasser 100% de ses revenus et la masse salariale ne doit pas constituer plus de 70% des gains du club.

Au lieu de restreindre la croissance financière entourant le football, ce règlement pousse les grands clubs européens à prospecter de nouvelles sources de revenus. Afin de maintenir leur standing, les formations ne peuvent plus avoir recours à l’emprunt de manière massive. Ainsi, les clubs cherchent à accroître leurs revenus par différentes stratégies.

La première conséquence du bouclier financier instauré par l’UEFA est la recherche de croissance en termes de revenus de sponsoring. Plusieurs stratégies ont été envisagées. Il y a tout d’abord le cas de Liverpool FC qui essaie de monétiser le moindre de ses espaces. Les Reds ont dernièrement conclu un contrat de sponsoring avec la compagnie aérienne Garuda Indonesia afin de sponsoriser sa tenue d’entrainement à partir de la saison 2014-15 contre plus de 8 millions d’euros par saison. D’autres clubs, comme le PSG, déguisent un investissement actionnarial en accord de sponsoring. Ainsi, l’office du tourisme du Qatar reverse chaque saison entre 150 et 200 millions d’euros au PSG pour l’image positive véhiculée par le club parisien envers l’Etat Qatari.

Cette hausse des revenus de sponsoring touche les contrats avec les équipementiers qui jouent clairement le jeu pour maintenir la présence des stars dans les effectifs sponsorisés. Ce phénomène provoque des situations illicites : afin de rompre plus facilement son contrat avec Kappa, l’AS Roma a évoqué un défaut de qualité sur ses équipements. Une action en justice a été engagée de la part de l’équipementier italien pour rupture abusive ce qui a empêché le club romain de s’engager immédiatement avec Adidas contre une grosse réévaluation. Les Romains évoluent donc sans équipementier au cours de cette saison.

La course aux plus gros revenus de sponsoring favorise également la pratique du naming. Initiée en Angleterre et en Allemagne, cette technique qui consiste à associer le nom d’une marque à son enceinte contre un revenu annuel se démocratise dans toute l’Europe. Le Real Madrid a dernièrement lancé un appel d’offres. Et pour faire monter les enchères, le club Merengue n’hésite pas à ébruiter des chiffres surréalistes émises par Microsoft ou encore Coca-Cola…

Outre la course aux revenus de sponsoring, les grands clubs européens cherchent également à accroitre leurs ressources en provenance de la billetterie. Une politique qui se traduit régulièrement par une modernisation de l’enceinte – visant notamment à augmenter le nombre de loges – afin d’adopter une grille tarifaire plus importante. Le PSG adopte exactement cette stratégie : le club va investir environ 75 millions d’euros pour une augmentation de capacité de seulement 5 000 places ! Un investissement qui parait colossal à première vue. Mais les dirigeants comptent surtout augmenter les capacités des loges afin accroître grandement « le panier moyen » des spectateurs  lors des jours de match. Une modernisation du Parc qui entrainera également une augmentation globale de la grille tarifaire des billets. Un exemple qui a déjà été appliqué à Arsenal avec son entrée dans l’Emirates Stadium. L’abonnement minimum pour la saison 2013-14 est de 989£ pour assister à toutes les rencontres d’Arsenal à domicile, ce qui constitue le tarif le plus cher d’Europe. En plus du PSG, le FC Barcelone ou encore le Real Madrid ont également un projet de modernisation de leur enceinte.

Les recettes provenant du merchandising n’échappent pas non plus à cette course effrénée à la croissance. Une nouvelle fois, plusieurs options ont été adoptées. Il y a le cas des clubs allemands qui ont misé sur une diversification de la distribution des produits dérivés. En Allemagne, il est courant de trouver des maillots de club en grande surface ou dans les stations-services. Les clubs de Premier League vont plus loin : ils signent de nombreux partenariats afin de distribuer leurs équipements dans le monde entier ! Manchester United distribue même une carte de crédit à son effigie dans divers pays asiatiques, permettant de bénéficier de réductions sur ses produits dérivés.

manchester united carte bancaire

Manchester United a conclu de nombreux accords avec des établissements bancaires asiatiques pour diffuser une carte de paiement à son effigie.

L’augmentation et la répartition des droits TV constituent des sujets de préoccupation majeure au sein des différents championnats européens. En France, un mouvement initié par le président de la LFP et repris par les dirigeants des grands clubs exige le passage à une Ligue 1 à 18 clubs pour augmenter les recettes. En Espagne, le débat est houleux à propos d’une nouvelle répartition des droits TV. Le directeur financier du FC Barcelone accepte de négocier à condition que le championnat de Liga BBVA soit ramené à 16 formations… Moins d’équipes pour une distribution plus importante : au final, l’instauration du fair-play financier favorise indirectement la défense de l’intérêt personnel au détriment de la solidarité…

Le Fair-Play financier ne répond pas aux objectifs fixés

Au final, la mise en place du fair-play financier provoque trois effets inverses aux objectifs fixés. Premièrement, un phénomène d’accentuation de la désolidarisation des clubs européens voit le jour. En effet, une fracture entre les grands clubs européens et les formations plus modestes devient de plus en plus criante. Le sujet des droits TV met en lumière cette opposition. Outre la volonté des grands clubs de réduire le nombre de formations au sein des championnats européens afin d’augmenter les parts de redistribution des droits TV ; de plus en plus de dirigeants évoquent la création d’une compétition européenne fermée à l’image de la MLS américaine. Aurelio de Laurentiis, président du SSC Napoli, est un des premiers dirigeants à avoir évoqué l’idée publiquement. « L’UEFA ne veut pas qu’on dépense plus qu’on ne gagne. Alors, il faut qu’elle parvienne à nous générer plus de revenus en provenance des droits TV » avait-il alors confié au journal L’Equipe il y a quelques mois. Il avait alors émis les possibilités de diffuser des matchs de Ligue des Champions en utilisant le système du Pay-per-View via le canal web ou encore la création d’une compétition européenne fermée réunissant les meilleures formations du continent. Une compétition qui prendrait le pas sur les championnats nationaux…

aurelio de laurentiis

Aurelio de Laurentiis, le président du SSC Napoli, trouve que les revenus TV provenant de la Ligue des Champions sont aujourd’hui insuffisants compte tenu de son potentiel.

Le deuxième effet concerne le mouvement d’internationalisation des clubs européens. Rapidement, les clubs ont compris que de nouveaux marchés s’ouvraient, permettant d’accroitre les revenus en droits TV ainsi que de merchandising. L’externalisation n’en est qu’à ses débuts : rencontres amicales délocalisées, tournées asiatiques, construction d’académies dans des pays émergents… Mais ce phénomène pourrait rapidement se développer avec la mise en place du fair-play financier. Très vite, on pourrait voir débarquer dans les effectifs européens des stars locales asiatiques, permettant de développer le merchandising dans une contrée spécifique. Le football dériverait alors sur un modèle Formule 1 avec le recrutement de joueurs permettant uniquement d’attirer des moyens financiers supplémentaires.

Le troisième effet contraire aux objectifs du fair-play financier est l’éloignement du jeu. Afin de maintenir le niveau de vie de leur structure sportive, les clubs devenus de véritables entreprises multinationales ont développé des activités annexes. Les clubs sont obligés de réinventer leur business-modèle afin de soutenir une activité sportive qui est aujourd’hui structurellement déficitaire. Certains clubs restent dans le domaine du football : par exemple, l’AJ Auxerre cherche à vendre dans les pays du Golfe son savoir-faire en matière de formation afin de s’assurer un complément de revenus. D’autres clubs vont beaucoup plus loin en ouvrant des franchises de bars à l’international (Manchester United) ou encore en gérant des hôtels. La diversification des activités représente l’avenir des clubs de football qui cherchent de plus en plus de fonds pour conserver leur niveau sportif.

Le Fair-Play financier manque déjà de sévérité

En plus des effets pervers qui encouragent l’essor du foot-business, le fair-play financier n’a pour le moment pas permis de prendre des sanctions importantes envers les grands clubs européens. En effet, hormis la sanction touchant le club espagnol de Malaga CF, aucun championnat majeur n’a été affecté par le dispositif de l’UEFA.

Pourtant, certains cas soulèvent certaines questions. Cela concerne notamment les nouveaux riches, des clubs qui ont à leur tête depuis seulement quelques années de riches investisseurs. En France, le PSG est notamment dans l’œil du cyclone. Pour contourner les règles, le club parisien a usé d’un subterfuge en sponsoring pour masquer un investissement massif de l’actionnaire principal. Un artifice qui a valu à la direction du PSG un passage devant une commission d’experts de l’UEFA en décembre dernier. Le verdict n’a pour le moment pas été prononcé mais il semble peu probable que des sanctions soient prises à l’encontre du club parisien. Pourtant, les dirigeants de clubs allemands poussent l’UEFA à prendre leurs responsabilités sur cette pratique…

Mais une autre situation est encore plus embarrassante que celle du PSG. Il s’agit de Manchester City qui ne respecte aujourd’hui aucun point de règlement du fair-play financier… Le club de Premier League a accusé un déficit de 63 millions d’euros sur la seule saison 2012-13. Le déficit cumulé des trois dernières saisons culmine à 182 millions d’euros. La masse salariale du club représente 86% des revenus des Citizens sur la saison 2012-13. Le club dirigé par le cheikh d’Abu Dhabi Mansour ben Zayed Al Nahyan présente tous les critères pour être exclu des prochaines éditions des compétitions européennes organisées par l’UEFA. Mais l’institution européenne peut-elle se permettre de bannir l’attaque la plus prolifique d’Europe ? La question se pose…

manchester city sergio aguero

L’UEFA prendra-t-elle ses responsabilités et exclura-t-elle Manchester City des prochaines éditions de la Ligue des Champions ? Ce scénario semble peu probable…

Le PSG ou Manchester City ne sont pas les deux seuls exemples européens à poser question. Le niveau d’endettement de certains clubs historiques suscite également des interrogations. Le Real Madrid ou encore le FC Barcelone – même si les deux clubs sont en capacité de remboursement – présentent des niveaux d’endettement extrêmement importants. Aujourd’hui, l’UEFA n’a pas été en mesure de prendre une sanction exemplaire envers un club majeur européen.

Cette défaillance de l’UEFA lors de cette première phase d’application du fair-play financier remet en cause la crédibilité du dispositif. Ce constat décevant peut-il nuire à la candidature de Michel Platini à la présidence de la FIFA en 2015 ? La réponse est loin d’être évidente. Malgré des débuts clairement ratés, le dispositif bénéficie encore d’un très bon écho international. Au Brésil, certains dirigeants souhaitent la mise en place d’un système similaire pour réduire le niveau d’endettement des clubs brésiliens.

Clairement, le fair-play financier ne répond pas aux objectifs imposés par l’UEFA. Le dispositif est très loin d’avoir replacé le jeu et les valeurs éthiques au centre de l’écosystème du ballon rond. Cependant, il n’a pas que des conséquences négatives. Le fair-play financier a forcé les clubs à devenir plus rapidement de véritables firmes multinationales générant des revenus sur tous les continents et diversifiant leurs activités. En fin de compte, l’UEFA a obtenu le contraire de l’objectif recherché…

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