Economie

Les TPO/TPI favorisent-elles une dérégulation du football international ?

Jeudi 18 septembre 2015, le FC Seraing, club de deuxième division belge, a été sanctionné par la FIFA pour « non-respect des articles 18 bis et ter du règlement ».

Ces articles, votés entre 2006 et 2015, stipulent une  « interdiction du contrôle de carrière des joueurs par des fonds d’investissement indépendants » et une « condamnation à toute forme de prise d’intérêt de tout ou d’une part des droits économiques » des joueurs par ces mêmes fonds.

En d’autres termes, la FIFA interdit de fait l’existence des TPO (Third Party Ownership), mécanisme financier permettant de faciliter l’achat de joueurs en octroyant une part de leur propriété à des fonds spéculatifs.

Existant depuis de nombreuses années en Espagne, au Portugal, en Russie ou dans les championnats d’Amérique du Sud, les TPO supposent que les footballeurs deviennent des actifs et peuvent être échangés comme des actions, sur des marchés de grés à grés.

Un fonds indépendant va acheter des parts sur le joueur, souvent entre 10 et 40% de sa valeur totale. Par exemple, si en 2010, un attaquant a une valeur égale à 1 million d’euros, un troisième acteur, le fonds, va payer 100 000 € afin d’acheter 10% des parts.

Si 1 an plus tard, l’attaquant a performé sur la saison et a vu sa valeur croître, un club demandeur va proposer 5 millions d’euros. Seulement, il ne s’acquittera que de 90% de la somme totale, puisque les 10 autres pourcents sont détenus par le fonds d’investissement.

Pour un joueur valant 5 millions, le nouveau club ne payera que 4 500 000€. Quant au fonds, son intérêt est de conserver les droits économiques de l’actif et de profiter d’une certaine revalorisation salariale, prenant un pourcentage dessus, d’une commission et d’une prime à la signature.

De plus, étant en partie propriétaire, le fonds est aussi intéressé par la revente totale des droits. Par pure spéculation. Si les 10% achetés 100 000€ à l’instant t passent à 1 000 000€ à t+1, l’investisseur peut être incité à revendre l’intégralité des droits au club demandeur et ainsi récupérer 900% de plus-value.

On voit bien que, d’un point de vue purement économique, le système des TPO est avantageux tant du côté des clubs que du côté des investisseurs. Ces derniers réalisent des bénéfices très élevés et les équipes peuvent obtenir des joueurs à des prix plus faibles que ceux fixés sur le marché.

Seulement, il n’en reste pas moins que ce système est très risqué, économiquement, sportivement, éthiquement et juridiquement.

D’abord, les investissements dans le foot sont dépendants de la « glorieuse incertitude sportive ».

Des fonds prennent des parts sur des actifs humains. Ces derniers peuvent se blesser, psychologiquement ou physiquement, et voir leur valeur baisser. Imaginez, par exemple, qu’un fonds ait investi, lors du dernier mercato, sur le gardien du PSG, l’Allemand Kevin Trapp. Après son mauvais match contre Bordeaux, lors de la 5ème journée de Ligue 1, il est fort à parier que sa valeur a considérablement baissé sur le marché …

Sportivement, les TPO contraignent les décisions des clubs. En effet, puisque leur seul objectif est la valorisation des actifs, « dégager une plus-value sur l’investissement », les fonds sont incités à ce que les joueurs changent régulièrement de clubs.

Lorsqu’un joueur est détenu par une troisième partie, sa mobilité augmente et connait, en moyenne, 6 clubs dans sa carrière, contre 4 pour les autres. Pour l’équipe, le risque est l’instabilité sportive : dès qu’un groupe performe une année, la valeur des actifs augmente et les fonds demandent une revente afin de les valoriser. Un club risque ainsi de voir partir régulièrement la majeure partie de ses joueurs.

Ethiquement, au-delà du risque de parier sur un actif humain, la critique passe par l’interprétation morale. Alors que la plupart des placements sont réalisés sur des entreprises ou des pays, dorénavant on va parier sur la valorisation de la valeur économique d’un être humain. On va concrètement parier « sur le pied gauche de l’attaquant vedette ».

Cette interprétation morale s’associe à la critique juridique qui stipule, notamment en France ou en Angleterre, une interdiction totale des TPO. Dans ces pays, il est strictement prohibé d’investir sur une partie des droits économiques d’un joueur.

Décision qui n’a pas été prise en Espagne ou au Portugal. Ces pays ont considéré que ce mécanisme financier permettrait, au contraire, de favoriser la compétitivité des clubs en facilitant et multipliant leurs moyens de financement.

D’ailleurs, d’après Nicolas Vilas, journaliste spécialiste du Portugal, « les TPO ont permis, pendant longtemps, de maintenir la compétitivité du football lusitanien ».

Cependant, pour tous les risques cités précédemment, la FIFA, en 2015, a décidé l’interdiction  des TPO. Les fonds d’investissement se sont alors adaptés.

Premièrement, la TPO stipule l’existence d’un troisième acteur, le fonds, en plus des clubs acheteurs et demandeurs. L’acte étant sémantique, les investisseurs ont tout simplement effacé le « troisième acteur » : ils ont pris des parts dans des clubs afin de devenir actionnaire minoritaires et participer, en toute légalité, aux négociations.

Par exemple, le célèbre fonds Doyen Sports, soupçonné d’agir auprès de l’Olympique de Marseille au cours des derniers mois, est devenu propriétaire de 1% du FC Porto et de 49% du Milan AC.

Deuxièmement, la loi interdit la prise de participation directe sur un joueur. Les TPO ont alors été transformés en TPI (Third Party Investment). Plutôt que d’être propriétaire d’une partie des droits, les fonds vont devenir des agences de crédits et prêter des liquidités à des clubs, afin de faciliter l’achat de footballeurs.

On est plus ici propriétaire d’un actif mais propriétaire de la créance sur l’actif, ce qui revient au même mais est juridiquement légal. Doyen Sports l’a fait, en prêtant 20 millions d’euros au FC Porto afin qu’il achète le joueur marseillais Imbula, lors du dernier mercato.

football mondial dérégulation

Le FC Porto a obtenu un prêt de la part de Doyen Sports pour financier l’acquisition d’Imbula

Le foot est en train de connaître une révolution. Alors que la FIFA et l’UEFA, avec le fair-play financier, essayent de réguler son économie, la professionnalisation a conduit à une libéralisation complète et à une financiarisation de ses méthodes.

On peut se demander laquelle de ces deux visions l’emportera …

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