Economie

Interview exclusive de Pascal Perri, consultant économique RMC Sport

Ecofoot.fr a eu la chance cette semaine de s’entretenir avec Pascal Perri, consultant économique de RMC Sport et spécialiste du football. Auteur de Ne tirez pas sur le foot aux éditions JC Lattès, Pascal Perri a abordé au cours de cette interview les raisons qui ont provoqué une baisse de compétitivité du football français au cours des dernières années.

M. Perri, pourquoi le championnat français a-t-il chuté de la 2ème à la 6ème place au classement des coefficients UEFA lors des 20 dernières années ? Les raisons sont-elles purement économiques ?

L’essentiel des explications est d’ordre économique. Il faut d’abord considérer le football professionnel comme une industrie internationale du spectacle. Il y a une compétition entre les différents territoires comme c’est le cas pour l’investissement dans toutes les autres entreprises. Il y a des championnats qui sont plus attractifs que d’autres car ils concentrent une plus forte intensité concurrentielle.

Les championnats les plus attractifs attirent par définition les meilleurs joueurs. Et ces grands joueurs attirent l’attention. Ce n’est pas sans conséquences économiques comme, par exemple, le remplissage des stades, l’augmentation des droits TV… Et tout ceci est la résultante d’une compétition sociale, fiscale et plus généralement économique.

Si les explications d’ordre économique dominent, il convient de ne pas négliger l’aspect culturel. La culture du football est probablement beaucoup plus développée chez nos voisins européens. En France, nous aimons le football mais nous aimons bien aussi le détester pour des raisons qui sont liées à des postures mentales. Dans les pays protestants – en Angleterre ou en Allemagne par exemple – on a réglé les cas de conscience par rapport à la fortune. En France, nous évoluons dans un environnement social et économique qui est plutôt défavorable au football.

Parmi les aspects économiques, la fiscalité française est-elle la principale cause de cette perte de compétitivité ? N’est-ce pas une excuse trop facile pour expliquer le recul de la France sur le plan footballistique ?

Honnêtement je ne crois pas. Les entreprises multiplient les efforts pour être les plus efficaces possible. Dans le football, le premier étage de la fusée concerne la formation. Et la France est, par excellence, le pays des académies du football. Les clubs de football professionnels ont consentis de gros efforts pour améliorer les techniques de formation pour produire d’excellents joueurs de football. D’ailleurs, les joueurs français sont très demandés sur les grands marchés du football.

Cependant, une fois que des champions ont été formés, il faut pouvoir les rémunérer à hauteur de ce que le marché exige pour les conserver. Malheureusement, les conditions économiques et fiscales sont extrêmement défavorables aux clubs français par rapport à leurs voisins européens.

Le football présente une spécificité économique. Les règles habituelles de l’économie postulent le principe que le capital est mobile et le travail fixe. Or, depuis l’arrêt Bosman, il se produit exactement le phénomène inverse dans le football. Une inversion de la règle économique qui pénalise très fortement les pays où la pression fiscale est la plus forte.

Enfin, il faut rappeler que le football est une activité de pure main d’œuvre. Il n’y a pas de capital technique mais pour l’essentiel un capital humain. Ainsi, à chaque fois que la fiscalité frappe la main d’œuvre en France, elle augmente indirectement l’attractivité des concurrents étrangers.

Êtes-vous d’accord avec le dernier rapport de l’UCPF qui illustre une différence considérable entre les cotisations patronales supportées par les clubs français et celles payées par les clubs allemands ? Pourtant, les clubs de Bundesliga revendiquent le paiement de 735,425 M€ de taxes et impôts dont 520,4 M€ de cotisations sociales et patronales lors de la saison 2013-14 ?

Il est important de distinguer la fiscalité et les cotisations sociales. Il s’agit de deux sujets différents. Les cotisations sociales sont payées dans l’attente d’une contrepartie (maladie, vieillesse, familiale). En France, elles sont très élevées, en particulier la part patronale. L’impôt sur le revenu est normalement payé par le contribuable même si les grands joueurs négocient maintenant des salaires net/net.

La présentation réalisée par l’UCPF est économiquement juste. J’avais moi-même publié dans mon livre Ne tirez pas sur le foot, les écarts de fiscalité entre les différents pays européens pour un joueur de football percevant 500 000 € et 2 000 000 € par an. L’écart avec la Bundesliga est très significatif et il est incontestable.

Est-ce réellement le niveau d’imposition qui asphyxie les clubs de Ligue 1 ou plutôt l’instabilité fiscale régnant dans le pays qui empêche les clubs de mener une stratégie financière sereine ?

Les deux aspects posent un véritable problème. Une entreprise qui est informée en amont et de manière durable des règles de fiscalité travaille plus sereinement. Elle peut se projeter sur le long terme.

En revanche, il y a un élément contre lequel on ne peut rien c’est l’imprévisibilité. Malheureusement, il s’agit d’une caractéristique de la fiscalité française et notamment dans l’univers du sport. La taxe à 75% est surement l’exemple le plus significatif. Elle a été annoncée en plaine campagne présidentielle pour rassembler la gauche. Mais il y avait eu précédemment l’abandon du DIC (ndlr : Droit à l’image collective). Il s’agissait d’un bon dispositif qui donnait un coup de pouce aux clubs sportifs français. En un sens, ce dispositif permettait de reconnaitre le bon travail de formation des clubs français.

La taxe à 75% et l’abandon du DIC ont été deux décisions prises en catimini, de manière imprévue, sans aucune considération pour l’écosystème du football. Cela a pourtant changé le modèle économique des entreprises concernées. A Lyon, la taxe à 75% a coûté 6 M€ sur la dernière année. Cela correspond au salaire annuel d’un excellent joueur.

Les clubs de Ligue 1 bénéficient-ils de procédés fiscaux leur permettant de réduire leur niveau d’imposition ?

Non, ils n’ont pas de dispositifs pour réduire la note fiscale. Sur le plan fiscal, les joueurs de football sont assignés à résidence. Les contrats de travail sont signés en France avec des entreprises françaises. Les joueurs et leurs employeurs paient leurs impôts en France. Il n’y a pas d’échappatoire. Ce n’est pas le cas pour d’autres sportifs comme les pilotes automobiles, les tennismen ou les cyclistes.

En France, nous avons l’impression que la sphère politique dévalorise le football par rapport, par exemple, à la culture. Ce constat est-il vrai ? Pourquoi les acteurs politiques font souvent preuve de démagogie au sujet du ballon rond ? Ne sont-ils pas intéressés par ce secteur d’activité ?

Il y a plusieurs éléments qui forment le lit d’une faible considération du football en France : le comportement de certains joueurs français qui a été inacceptable, le système de formation des élites françaises qui valorise les parcours académiques et juge les sportifs avec une certaine condescendance, le rapport de la France à l’argent, le faible esprit sportif du pays…

Nous évoluons donc dans un contexte qui est favorable aux critiques, aux prises de position à l’encontre du football. Et comme, actuellement, les responsables politiques ont bien du mal à expliquer leurs échecs, ils identifient des boucs-émissaires qui sont désignés comme des coupables. On est alors prompt à montrer du doigt le footballeur comme l’archétype de celui qui gagne beaucoup d’argent facilement.

Pourtant, la contribution fiscale nette du football professionnel français est de plus de 600 M€ chaque année. Les footballeurs bien payés sont d’excellents contribuables pour la France. Enfin, le football professionnel français est constitué de 40 PME extrêmement dynamiques qui créent de la richesse, produisent de la valeur, suscitent des émotions et surtout, fournissent du travail. Le football professionnel français mériterait un peu plus de considération de la part de la sphère politique.

Comment les dirigeants du football français peuvent-ils changer les relations avec le monde politique ?

A quelques exceptions près, les dirigeants du football français ont une mentalité de boutiquiers. Ils ont des visions  à court terme. Il n’y a pas de projet global dans le football français faute de vision commune partagée entre les différents dirigeants.

Pourtant, le football a un rôle à jouer dans la société française. Il a un poids évident sur la psychologie collective, et peut renforcer la cohésion de la société. Et c’est une activité qui produit de la richesse.

Nous entendons souvent parler des charges qui pèsent sur les clubs de Ligue 1 mais assez peu des recettes. Aujourd’hui, comment est-il possible d’expliquer l’écart de revenus opérationnels entre la Bundesliga (2,275 milliards d’euros de revenus hors transferts en 2013-14) et la Ligue 1 (1,340 milliard d’euros de revenus hors transferts pour 2013-14 d’après le rapport prévisionnel de la LFP) ?

Au cours des dernières années, la Bundesliga a beaucoup travaillé sur ses capacités d’accueil. Etant donné que nous évoluons dans une industrie du spectacle, il faut que le spectateur soit reçu dans des conditions de confort. Les Allemands ont investi 1,4 milliard d’euros dans 12 stades qui ont accueilli la Coupe du Monde 2006. En Angleterre, lors des 20 dernières années, les clubs de Premier League ont investi 2,5 milliards d’euros pour améliorer la qualité d’accueil dans leurs stades. 100% des stades de Premier League ne servent qu’au football…

Les investissements ont porté sur une dimension quantitative mais aussi qualitative. Les stades sont configurés de manière à pratiquer une excellente segmentation de l’offre de billetterie. L’offre de billetterie est conçue pour correspondre à chaque unité de besoin. L’offre s’étend de la billetterie sèche jusqu’aux places VIP avec des services additionnelles en y intégrant des réductions familiales ou encore des billets de transport publics offerts pour faciliter l’accès au stade. Un véritable écosystème a été créé autour des enceintes sportives allemandes ou anglaises. Le stade est alors devenu le lieu du spectacle mais aussi un lieu de vie pour tous les publics. Et de vraies stratégies commerciales et marketing sont déployées pour accroître les revenus matchday.

En plus de la qualité d’accueil, les capacités des stades répondent exactement aux besoins et aux zones de chalandises des différents clubs de Bundesliga. Ils sont même en sous-capacité ce qui permet de tirer les prix de billetterie vers le haut. Comparons les exemples de Mayence et de Nice. Le club de Mayence joue dans un stade de mois de 30 000 places qui correspond parfaitement à ses besoins. Le club pratique une segmentation tarifaire large qui lui permet de bien remplir son stade lors de toutes les rencontres (ndlr : 88,3% de taux de remplissage) en générant d’importants revenus de billetterie. A Nice, un stade de 35 000 places a été construit alors que le club parvenait à réunir seulement 11 000 spectateurs de moyenne dans son ancien stade. Un surdimensionnement qui nuit à l’optimisation des recettes de billetterie du club.

Enfin, je suis personnellement favorable à une Ligue 1 à 18 clubs à l’image de la Bundesliga. Aujourd’hui, nous avons trop de clubs de Ligue 2 égarés en Ligue 1. Cela altère considérablement la qualité du championnat. Avec 18 clubs, le championnat allemand est beaucoup plus homogène ce qui rend toutes les rencontres attractives.

Certains experts de l’économie footballistique estiment que les clubs français ont été pendant trop longtemps gérés comme des associations et non comme des entreprises. Partagez-vous ce constat ? Et peut-il expliquer l’écart de revenus avec nos voisins européens ?

Bien évidemment. C’est lié aux statuts notamment. Pendant très longtemps, le football a été considéré comme une activité de loisirs rémunérée et non comme une industrie du spectacle. Et malheureusement, le retard pris se voit aujourd’hui.

Pourquoi les revenus de sponsoring de Ligue 1 ont-ils stagné au cours des dernières années ? Les clubs de Ligue 1 peuvent-ils se lancer dans des accords de sponsoring régional à l’image des clubs de Premier League, de Liga BBVA ou encore de Serie A ?

La force d’une grande marque dans le sport c’est d’être capable de décorréler sa performance sportive de son succès économique. En France, il n’y a pas encore de grande marque du football. Le PSG, l’OL voire l’OM essaient de construire une grande marque footballistique. Les meilleurs exemples sont surement en Angleterre où un club comme Leeds United parvient à attirer 23 000 spectateurs et de nombreux sponsors alors qu’il évolue en deuxième division.

pascal perri - interview ecofoot

Selon Pascal Perri, la France ne compte aucune grande marque du football pour le moment. Crédit Photo SPC

La construction d’une marque puissante ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut de la patience et une bonne stratégie marketing. La grandeur d’une marque se mesure notamment dans sa capacité à attirer l’attention, à fidéliser une communauté, à la faire vivre, à tisser des liens indissolubles avec ses fans…

Les grands groupes allemands (Audi, Puma, Adidas) sont sponsors ou présents dans le capital social des clubs de Bundesliga. Pourquoi les grands groupes français ont-ils déserté le football professionnel du pays ?

Historiquement, il existe un lien entre certaines entreprises et des clubs sportifs. Certains industriels ont, par le passé, créé des équipes de sport professionnelles pour distraire leurs salariés. C’est le cas de Peugeot avec le FC Sochaux Montbéliard ou encore de Michelin avec l’ASM (rugby). Mais cela répondait d’abord à des stratégies sociétales et non à une logique économique. C’était plutôt un contrefeu social.

En Allemagne, les clubs ont pendant longtemps été confrontés à des recettes télévisuelles inférieures par rapport à leurs voisins européens. Ils ont alors adopté une approche « darwinienne » pour s’affranchir de cet obstacle. En cherchant de nouvelles sources de financement, les clubs allemands ont alors provoqué des rapprochements importants avec les industriels allemands. Désormais, il existe de véritables stratégies de co-branding entre les clubs et les grandes enseignes du pays.

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