Interview

B. Cauly (Agent de joueurs) : « Le sujet du paiement de la commission d’agent a été complètement délaissé dans la loi Lafon-Savin »

Thème rarement évoqué au cours des dernières semaines, la loi Lafon-Savin votée le 03 août dernier, affiche pour ambition d’assainir le fonctionnement du marché des transferts en instaurant plusieurs mesures touchant directement aux activités des agents de joueurs : clarification du périmètre d’intervention rémunérée, renforcement de l’interdiction de la représentation multiple, encadrement des superviseurs et apporteurs d’affaires… Agent de joueurs et dirigeant du SNAS, Bertrand Cauly se montre sceptique quant aux retombées de ce texte. « Cette loi n’apporte aucune des réponses attendues pour remédier aux désordres majeurs du football hexagonal » nous déclare-t-il en préambule d’un riche entretien téléphonique d’une trentaine de minutes. Lors de la conversation, il pointe les angles morts du texte tout en s’interrogeant sur l’effectivité de certaines mesures. Interview.

Bertrand Cauly interview

Photo : Bertrand Cauly

Quelles dispositions de la loi du 3 août auront, selon vous, les conséquences les plus importantes sur l’activité d’agent de joueurs ?

Il y a une clarification sur le droit accordé à l’agent de toucher une commission sur les transferts. Auparavant, dans les circulaires envoyées par la FFF, il était indiqué de manière très claire que seuls les clubs – club d’arrivée et club de départ du joueur – étaient autorisés à percevoir des commissions. La loi a le mérite de clarifier ce point.

La deuxième disposition intéressante concerne l’obligation de formation continue pour les agents. Mais j’émets encore une grosse réserve sur ce point. On va attendre la publication du décret pour se réjouir de cette évolution. Car cela fait 20 ans qu’on attend une telle mesure pour les agents FFF alors que c’est en vigueur depuis longtemps dans d’autres disciplines grâce à l’engagement de leur fédération.

Parmi les nouvelles mesures, la loi du 03 août renforce l’interdiction de représenter plusieurs parties dans une même opération, y compris lorsque plusieurs agents coopèrent. Cette disposition permettra-t-elle de limiter les conflits d’intérêts liés à certaines pratiques de mandats club ?

La première question à se poser est : qui est contrôlé ? La réponse est toujours la même. Les dispositions visent uniquement les agents. Verra-t-on un jour une disposition contraignante à destination des clubs ? Car les mandats club, ce sont les clubs qui les proposent et non les agents.

C’est bien de mettre en place des dispositifs. Mais il y a une notion encore plus importante, celle de l’effectivité des lois. Un loi, c’est très bien mais il faut la faire appliquer. Or, les clubs ne sont quasiment pas surveillés donc ils vont pouvoir continuer leurs affaires.

Ce dispositif n’est pas suffisant pour assainir le marché des transferts. Il faut avoir été agent 3 semaines pour comprendre le fonctionnement des différents acteurs. Quand un club souhaite se séparer d’un joueur, au lieu d’appeler son agent, il appelle tous les intermédiaires de la planète pour distribuer des mandats club. Sous prétexte qu’il active des réseaux pour trouver une solution.

Si l’agent disposant du mandat club est correct, il appelle alors l’agent du joueur pour réaliser un travail en commun et trouver la bonne porte de sortie. Avec un partage de la commission. Mais dans certains cas, les titulaires d’un mandat club en profitent pour écraser l’agent historique.

Le renforcement des obligations de transparence et du contrôle financier via les dispositifs inclus dans la loi du 03 août va-t-il représenter une charge importante pour les agents ?

A la marge. Les agents sont déjà très contrôlés notamment par la FFF. Les changements apportés par ce nouveau texte de loi à ce niveau ne sont même pas un sujet dans la profession.

Le texte aurait pu intégrer des mesures plus concrètes. Par exemple, quand un joueur est représenté par un agent étranger hors UE, ce dernier doit faire appel à un agent français pour conclure un transfert dans nos championnats. Or, à ce jour, il n’y a aucune règle qui encadre la répartition de la commission entre l’agent hors UE et l’agent français. Et cela engendre des tensions dans de nombreux dossiers. Cela aurait été utile de mieux encadrer l’activité dans ce cas de figure.

La distinction entre le métier de superviseur et celui d’apporteur d’affaires proposée par la loi offre-t-elle plus de clarté sur les fonctions et missions de chacun ?

Oui, c’est une bonne chose. Mais j’en reviens à la question de l’effectivité des lois. Les clubs ne sont pas contrôlés ou très peu. Un dirigeant pourra facilement prétexter qu’il ne savait pas que l’intermédiaire en question n’était pas agent s’il se fait épingler. Il faudra attendre un peu pour connaître la réelle portée de cette mesure.

Les nouvelles règles de détention du capital des agences (ndlr : l’actionnaire majoritaire doit obligatoirement détenir une licence d’agent), prévues pour entrer en vigueur au 1er janvier 2028, pourraient-elles modifier la structure du marché français ?

C’est plutôt une mesure positif. Cela va resserrer l’étau sur ceux qui utilisent des prête-noms pour exercer leurs activités sans licence. Mais cela ne va pas chambouler la structuration du marché français.

Quelles mesures manque-t-il dans cette loi pour assainir le fonctionnement du marché des transferts ?

Le sujet du paiement de la commission d’agent a été complètement délaissé. C’est un serpent de mer et il n’y a jamais d’avancées. Il faut mettre en lien ce sujet avec le statut et la définition du métier d’agent de joueurs. L’agent n’est pas totalement désigné comme un mandataire dans la loi.

Aujourd’hui, dans la pratique, un agent ne reçoit quasiment jamais l’intégralité de sa commission lors de la conclusion d’un transfert. Le paiement est étalé en fonction des années de contrat signé par le joueur. Et les clubs imposent certaines conditions : dont le fait de ne pas payer l’intégralité de la somme si le joueur venait à ne pas aller au bout de son contrat. C’est un comble alors que ce sont souvent les clubs qui poussent les joueurs vers la sortie en utilisant… des mandats club !

Le texte aurait dû intégrer des mesures permettant de préciser les conditions de paiement de la commission d’agent. Car, aujourd’hui, dans le football professionnel, c’est la loi du plus fort. Et à ce jeu-là, c’est souvent le club qui gagne. Seulement quelques très gros agents peuvent imposer leurs conditions.

Malheureusement, ceux qui font la loi ne connaissent pas grand-chose aux réalités du football professionnel et au métier d’agent. Au cours de ma carrière, je me suis entretenu avec une cinquantaine de députés et de sénateurs. Très peu d’entre eux prennent les sujets touchant aux agents de joueurs au sérieux.

Avez-vous en tête d’autres mesures manquantes ?

Dans le football français, il y a un important déficit de démocratie, notamment vis-à-vis des agents. On fait croire qu’il y a du débat, des consultations, des négociations… Mais dans les différents organes de gouvernance ou les commissions, les agents ne sont pas ou très peu représentés, y compris au sein de la commission des agents.

A ce sujet, on a même reculé ces dernières années. Par exemple, la FFF ne publie même plus les procès-verbaux de la commission fédérale des agents sportifs. On ne les retrouve plus sur le site de la fédération. Il y a encore beaucoup de travail à réaliser pour corriger les dysfonctionnements. Et ce n’est pas la loi du 03 août qui règlera à elle seule l’ensemble des problèmes…

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