Pensé pour mieux protéger les clubs français, le nouveau contrôle des repreneurs instauré par la loi du 3 août pourrait aussi peser sur leur valeur. Car, pour un investisseur, chaque zone grise — délais, confidentialité, critères d’agrément, multipropriété — se transforme en décote, voire en source de renoncement. C’est donc désormais dans les textes d’application que se jouera l’attractivité des clubs français aux yeux des investisseurs. Par Mark Wyatt, Managing Director chez Alvarez & Marsal Corporate Finance.

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La scène. Cet automne, quelque part entre Londres, New York et Paris, un comité d’investissement examinera un dossier de club français. Le fonds a de l’appétit : des actifs dépréciés, une Ligue des champions gagnée deux fois de suite par un club français, un vivier de talents sans équivalent en Europe. Le mémo qui circulera autour de la table ne parlera pourtant ni de centre de formation ni de coefficient UEFA. Il posera cinq questions sur la loi du 3 août. La réponse que la France y apportera, dans le décret et les règlements à venir, déterminera si ce comité dit oui, à quel prix, ou s’il passe au dossier suivant, un club anglais, espagnol ou italien.
Ce que la loi a construit. Disons-le clairement : le principe d’un contrôle des repreneurs est légitime, la mission sénatoriale avait documenté de vraies dérives, et le secteur lui-même, à travers les états généraux du football, a nourri cette réforme. Le résultat est un dispositif d’une ambition sans équivalent en Europe. L’organe de contrôle de gestion – la DNCG dans le football, dont l’indépendance est renforcée – examine désormais chaque projet d’achat, de cession ou de changement d’actionnaires, et peut l’approuver, l’assortir de conditions ou de réserves, le suspendre trois mois, ou le rejeter. L’instruction porte sur les résultats financiers du candidat sur cinq ans, sur les garanties d’assainissement financier du club, et sur l’atteinte à l’aléa sportif, que la loi érige en principe fondamental et définit elle-même à l’article L. 100-1 : une égalité des chances excluant tout risque d’entente, mais aussi « toute situation de nature à conduire à des soupçons d’entente », appréciée « immédiatement ou à terme ». Le ministre peut rendre un avis public sur la dimension sportive du projet. Les collectivités et les associations agréées de supporters peuvent être entendues. L’ouverture de l’instruction est rendue publique, avec le nom du candidat. La décision motivée est publiée. Et conclure contre une décision expose le club, et non l’acquéreur, à des sanctions pouvant aller jusqu’à la rétrogradation ou l’exclusion.
Ce dispositif entre en vigueur dans une économie qui n’a jamais eu autant besoin de capitaux. Les droits nationaux de la Ligue 1 valaient 726,5 M€ par saison sur le cycle 2016- 2020. La saison dernière, l’ensemble des recettes nationales de diffusion a représenté environ 240 M€, dont 85 M€ d’indemnité de résiliation versée par le diffuseur sortant, un produit exceptionnel. Pour la saison en cours, la composante récurrente se situerait entre 100 et 120 M€. Dans le même temps, le PSG a perçu de la seule UEFA 144,4 M€ pour sa campagne victorieuse de 2024-2025, chiffre officiel du rapport financier de l’instance : davantage, à lui seul, que la composante récurrente des droits nationaux distribués aux dix-huit clubs réunis. Lille a touché 78,7 M€ pour un huitième de finale, Brest 51,8 M€ pour sa première participation. La majorité des clubs, rien. L’écart maximal d’un à trois que la loi instaure organise mieux le partage d’un gâteau déjà réparti à environ trois contre un ; le vrai moteur de l’inégalité, ce sont les revenus des compétitions européennes, sur lesquels le droit français n’a aucune prise, et personne ne demande au législateur de légiférer sur l’UEFA. Simplement, dans l’état actuel des droits de diffusion, le seul instrument national capable de changer l’échelle du problème s’appelle le capital privé. Celui des actionnaires qui absorbent les pertes d’exploitation, financent les infrastructures, et reprennent les clubs en difficulté. Car une partie des cessions des prochaines saisons ne seront pas des processus ordonnés mais des sauvetages, et un sauvetage se joue en semaines : Sochaux n’a dû sa survie, en 2023, qu’à un tour de table bouclé contre la montre. Bordeaux, faute d’accord à temps l’année suivante, a quitté le football professionnel et évolue aujourd’hui en Régional 1, au sixième échelon.
Les cinq questions du mémo. La première tient en une ligne : pourquoi mon nom sera-t-il public avant toute certitude ? Aucun régime français d’agrément sectoriel n’expose l’identité d’un candidat dès l’ouverture de l’instruction. La banque elle-même, où l’acquéreur d’une participation qualifiée passe devant l’ACPR et la BCE (article L. 511-10 du code monétaire et financier), est instruite dans la confidentialité, et l’Angleterre, qui vient pourtant de se doter d’un test statutaire de ses propriétaires, instruit sans publicité. Un candidat écarté en France le sera publiquement. Certains, pour cette seule raison, ne se présenteront pas.
La deuxième question est celle qui occupera le plus de pages : que vaut l’actif au closing ? L’instruction peut durer trois mois, prorogeable trois mois, sur un actif dont la valeur bouge avec les résultats, un mercato, une qualification ou une relégation. Entre signature et réalisation, le club vit en public, joueurs sollicités, recrutements suspendus, sponsors attentistes, et le rapport de force penche mécaniquement vers l’acquéreur, qui peut renégocier face à un vendeur exposé. Un régime conçu pour protéger les clubs peut ainsi armer la partie d’en face. Ce risque n’est pas théorique. L’Angleterre en a fourni une démonstration grandeur nature : l’accord de cession d’Everton signé en septembre 2023 s’est décomposé pendant les mois d’instruction, l’acquéreur pressenti s’est effondré avant d’avoir été agréé, et le club, qui a traversé une saison entière sous perfusion de prêts, ne s’est finalement vendu qu’un an plus tard, en décembre 2024, à un autre. La France a connu sa propre version à l’été 2025 : rétrogradation de l’Olympique lyonnais prononcée fin juin, rétablissement en appel trois semaines plus tard, au prix d’une recomposition de la gouvernance et de garanties nouvelles. Trois semaines ont suffi à déplacer la valeur, la structure actionnariale et le projet sportif d’un club centenaire. Le nouveau régime installe des fenêtres de ce type au cœur de chaque cession.
Troisième question : sur quoi serai-je jugé ? Les critères visent les comptes du candidat sur cinq ans, alors que presque aucun club ne s’achète en direct : l’acquéreur est un véhicule créé pour l’occasion, sans historique. Ce qui protège réellement un club, le financement de l’opération et ses garanties, figure heureusement dans le texte, mais sans calibrage.
La quatrième est la plus courte du mémo : à quoi devrai-je m’engager ? L’approbation peut être assortie de conditions et de réserves dont ni le contenu ni la portée ne sont définis. Personne ne peut y répondre aujourd’hui.
La dernière, et pour près de la moitié des acquéreurs récents en Europe la première : mon portefeuille de clubs passera-t-il l’examen ? Le compromis retenu est raisonnable. Pas d’interdiction de la multipropriété, mais un contrôle renforcé et une sanction pouvant atteindre 2 % du chiffre d’affaires mondial (article L. 122-7), sans effet sur les situations constituées. Mais l’examen se fera au prisme de l’aléa sportif, c’est-à-dire d’un standard de soupçon appliqué à l’ensemble du portefeuille, y compris étranger. On peut auditer des faits, beaucoup plus difficilement des apparences.
À chacune de ces questions, un comité d’investissement apporte la même réponse : il ne refuse pas le risque, il le price. Chaque incertitude laissée ouverte par les textes d’application se retrouvera dans les dossiers français, en décote quand le fonds reste à la table, en absence d’offre quand il n’y vient pas. Dans les deux cas, c’est le vendeur français qui paie la différence, club ou actionnaire.
Ce qui peut tout changer. Rien de cela n’est écrit. La loi a fixé l’architecture. L’expérience vécue par le capital dépendra du décret et, pour l’essentiel, des règlements de la DNCG et des fédérations : seuils, critères, délais, conduite pendant l’instruction, doctrine sur la multipropriété. La comparaison anglaise reste instructive, à condition d’en prendre la vraie leçon. La liquidité du marché anglais tient d’abord à la richesse de la Premier League, personne ne prétendra le contraire. Mais l’Angleterre vient de créer, par la loi, un régulateur indépendant du football et un test statutaire de ses propriétaires, avec un délai d’instruction encadré, une procédure confidentielle et une ligue qui demeure la propriété de ses clubs. Même objectif de protection qu’en France, choix différents sur plusieurs des variables qu’un investisseur intègre dans un prix. Le nouveau pouvoir fédéral français emporte ainsi une responsabilité, et une opportunité réelle : devenir le régulateur que le capital comprend et intègre dans un prix. Quatre chantiers y suffiraient largement. Des critères écrits, centrés sur le financement de l’opération et ses garanties plutôt que sur l’historique d’un véhicule. Un standard de délai public, avec l’objectif d’instruire un dossier complet en trente jours. Une procédure d’urgence pour les clubs en difficulté, articulée avec les procédures collectives. Une doctrine multipropriété publiée avant qu’un premier dossier n’en fasse les frais. Aucun de ces chantiers ne demande de rouvrir la loi. Tous demandent, en amont, une concertation entre les instances, les clubs et ceux qui font les transactions.
La France vient de faire un choix de gouvernance singulier en Europe. Le contrôle des repreneurs le mieux conçu du continent, adossé au meilleur vivier de talents du continent, deviendrait un argument d’investissement. Mal écrit, le même contrôle fera payer chaque page manquante au vendeur français. La différence tient à quelques textes d’application, rédigés dans les prochains mois. Ils méritent d’être écrits avec ceux qui porteront le contrôle, ceux qui le vivront, et ceux qui mesurent chaque semaine ce que le capital paie, et ce qu’il refuse de payer.
Mark Wyatt est Managing Director chez Alvarez & Marsal Corporate Finance à Paris, où il dirige les activités de conseil en fusions-acquisitions dans le sport, les loisirs et le divertissement.

