Comment transformer les engagements sociaux et environnementaux des organisations sportives en actions durables et mesurables ? Si les initiatives se multiplient, leur structuration reste un défi pour des acteurs souvent absorbés par les urgences du quotidien. Lors d’un entretien accordé à Ecofoot, Mathieu Lafont, Co-Fondateur de Reform, agence de transformation RSE spécialisée dans le sport, livre ses recettes pour ancrer les démarches sociales et environnementales dans la durée.

Mathieu Lafont, Co-Fondateur de Reform
À quels besoins répond précisément Reform ?
Dans le sport, l’envie d’agir est rarement le problème. Quand on arrive dans une fédération, une ligue ou un club, on trouve presque toujours des initiatives qui existent déjà : une collecte, un partenariat associatif, une action de sensibilisation. Le problème, c’est qu’elles sont souvent éparses, portées par une ou deux personnes, peu visibles à l’extérieur, et qu’elles sont souvent abandonnées lors des changements de postes.
Ainsi, l’action de Reform vise à répondre à trois besoins consécutifs :
➡️ Structurer : faire un état des lieux honnête, prioriser, et sortir une feuille de route qui tient compte des moyens réels de la structure.
➡️ Déployer : transformer cette feuille de route en actions concrètes sur le terrain : outils, formations, gouvernance, référents identifiés…
➡️ Valoriser : rendre les engagements visibles et mesurables, parce qu’une démarche que personne ne voit ne mobilise personne et ne se finance pas.
Notre spécificité, c’est de ne pas nous arrêter à la stratégie, mais d’accompagner les acteurs jusqu’à l’activation terrain.
Qui sont les clients de Reform ? Partagent-ils des caractéristiques en commun ?
Reform accompagne plus de 60 organisations sportives depuis 2021, réparties en trois familles :
➡️ Le sport fédéral : fédérations (Fédération Française de Football, Fédération Française de Triathlon), ligues régionales (Ligue Méditerranée de Football, Ligue Sud Basketball, Ligue Région Sud Handball), comités départementaux et CDOS.
➡️ Les clubs professionnels : Stade Brestois, Treizième Homme, Spartiates de Marseille, Brûleurs de Loups, Cercle des Nageurs de Marseille.
➡️ Les entreprises et institutionnels du secteur, comme Planet Fitness, SPK group…
Ces organisations n’ont pas nécessairement en commun leur taille, leur discipline ou leur niveau de maturité. Ce qui les rassemble, c’est plutôt un moment clé : celui où elles ont pris un engagement tel que la signature de la Charte des 15 engagements, l’adoption d’un nouveau plan stratégique, la promesse faite à un partenaire, et où elles réalisent qu’elles ne disposent ni de la méthode, ni du temps ou des ressources internes nécessaires pour le mettre en œuvre. C’est précisément cet écart entre l’engagement pris et la capacité à le concrétiser qui motive leur volonté d’accompagnement.
Elles partagent aussi une organisation similaire car elles fonctionnent en réseau. Une fédération a ses ligues, une ligue a ses districts, un district a ses clubs. Tout l’enjeu est de faire descendre une démarche sur plusieurs étages sans qu’elle se dilue.
Les acteurs du sport français cherchent-ils de plus en plus à prendre en considération les sujets sociaux et environnementaux dans leur politique de développement ?
Oui, mais la nature de la demande a changé. Il y a cinq ans, on nous appelait pour de la sensibilisation avec des demandes du type « expliquez-nous ce qu’est la RSE ». Aujourd’hui, on nous appelle principalement pour du pilotage : « on s’est engagés, comment on tient ? »
Trois facteurs ont accéléré ce mouvement : la Charte des 15 engagements du ministère des Sports, qui a donné un cadre commun ; l’héritage de Paris 2024, qui a mis le sujet sur la table de tout le monde ; et la pression des partenaires, qui dans certains cas demandent désormais des preuves plutôt que des intentions.
De plus, les conditions climatiques de ces dernières années – canicules, orages violents, grêle, inondations – ont rendu les conséquences du changement climatique de plus en plus concrètes pour les acteurs sportifs. Annulations ou reports de compétitions, adaptation des calendriers, dégradation des infrastructures : ces événements peuvent générer des coûts importants, entre dépenses engagées à perte et travaux de remise en état. Le sujet environnemental n’est donc plus seulement perçu comme un enjeu de responsabilité, mais aussi comme un enjeu de pérennité et de développement pour les organisations sportives. Elles sont ainsi de plus en plus nombreuses à intégrer ces sujets dans leur stratégie, avec l’objectif de mieux anticiper les risques et de préserver leurs activités dans la durée.
Le mouvement est réel. Ce qui reste inégal, c’est la mesure de l’engagement. Certaines structures ont nommé un référent, créé une commission et suivent des indicateurs précis tandis que d’autres ont signé la charte sans engager de démarche réelle, ce qui crée un certain écart.
Quel est le principal obstacle freinant la transition environnementale et sociale du sport français : le manque de moyens financiers, de compétences internes ou d’adhésion des parties prenantes ? Comment travaillez-vous ces sujets ?
Aucun de ces trois facteurs ne constitue, à lui seul, le principal frein. Ce sont des obstacles réels, mais ils sont souvent davantage les conséquences d’un manque de structuration que les causes premières du blocage.
L’adhésion n’est pas un réel frein une fois les enjeux expliqués et compris. De plus, les acteurs du sport sont souvent les premiers concernés par les effets du changement climatique ce qui en fait des militants de fait.
Quant aux questions relatives au budget, c’est certes un frein réel, mais largement surestimé. Les premières actions à fort impact sont souvent les moins coûteuses en termes de temps et de moyens : structurer une collecte de tri avec une signalisation claire, revoir la logistique des déplacements pour organiser des transports collectifs, ou encore mettre en place des démarches de sensibilisation au ramassage de déchets. Il est donc possible d’agir avant que le budget ne devienne un frein réel. De plus, dans certains cas, la mise en place d’une action sociétale peut avoir un impact économique positif : réduction des coûts à terme, économies d’énergie, attrait de sponsors engagés, croissance du nombre delicéncié.e.s…
Le principal obstacle, c’est plutôt l’absence de portage structuré. Peu de personnes ont le sujet dans leur fiche de poste, peu de temps y est dédié, et la RSE devient rapidement ce qu’on fait « quand on aura le temps », dans des organisations où le quotidien est déjà saturé. Ajoutez la multiplicité des acteurs et le manque de relais entre les échelons, et les meilleures intentions restent sur le papier.
Pour dépasser cet obstacle, il est essentiel qu’une personne soit clairement responsable de chaque action. Pour cela, on accompagne les organisations dans la structuration d’une gouvernance spécifique aux sujets de RSE (comité RSE, binôme élu/salarié, référents identifiés dans chaque territoire) et on forme ces personnes. C’est ce qu’on a fait avec la FFF, où l’enjeu était d’embarquer 22 territoires métropolitains et ultramarins, avec des niveaux de maturité très différents. Et on fournit des outils prêts à l’emploi : sur le programme « Tournois engagés » de la Ligue Méditerranée, on a créé un pack club clé en main avec des checklists avant, pendant et après l’événement, pour que chacun sache concrètement quoi faire le Jour J.
Enfin, pour faire vivre cette dynamique dans le temps, il faut aussi donner envie de s’engager. La reconnaissance peut jouer un rôle important : nous avons par exemple remis un trophée RSO lors de la soirée des récompenses de la Ligue Méditerranée. Résultat : plus de 45 candidatures en deux semaines. Quand l’engagement devient un motif de reconnaissance plutôt qu’une contrainte administrative, il devient plus facile de mobiliser les acteurs et de faire durer la démarche.
Sur quel modèle économique fonctionnez-vous ? Quel ticket d’entrée doit envisager une organisation sportive pour être accompagnée par Reform ?
Nous fonctionnons en prestation de conseil, avec une tarification construite projet par projet. Les besoins et les demandes sont diverses : entre un club professionnel qui veut structurer sa démarche et lancer un fonds de dotation, et un comité départemental qui a besoin de deux jours de formation, la réalité économique est très différente donc nécessite une prestation adaptée.
Concrètement, nos interventions prennent quatre formes :
➡️ Le diagnostic seul, pour les structures qui veulent d’abord savoir où elles en sont avant de s’engager plus loin. C’est notre porte d’entrée la plus légère.
➡️ L’accompagnement complet, généralement sur une saison ou dix mois, du diagnostic jusqu’au déploiement terrain.
➡️ La formation à la carte : ISO 30415 sur la diversité et l’inclusion, événementiel responsable, parcours référent RSO.
➡️ L’accompagnement collectif, où plusieurs structures d’un même réseau mutualisent la démarche. Nous l’avons fait avec cinq comités départementaux et leur ligue, puis avec six comités régionaux. C’est le format qui rend l’accompagnement accessible aux petites structures, parce que le coût se partage.
Un point que nous mettons souvent en avant : une démarche RSE bien menée n’est pas seulement une dépense. Sur le Stade Brestois comme sur les Spartiates de Marseille, l’accompagnement à la création et à l’activation du fonds de dotation a permis de collecter plusieurs milliers d’euros de mécénat. Une partie de nos accompagnements finit par s’autofinancer.
