Stratégie

Gianni Infantino, la naissance d’une FIFA nouvelle ?

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Le 26 février dernier, Gianni Infantino devenait, contre toute attente, le neuvième Président de la FIFA, la plus puissante ONG mondiale, seule responsable du football à l’échelle globale. Elu au deuxième tour de scrutin contre le Sheikh Salman, par 115 voix contre 88, le candidat de l’UEFA et suppléant d’un Michel Platini suspendu et hors-course, montrait alors toute sa joie. Ouvrant avec émotion l’ère post-Blatter, la bataille de l’image était gagnée. Les questions et les défis demeurent pourtant nombreux. Tour d’horizon des rapports de force à l’œuvre et des challenges qui attendent le nouveau et sémillant Président du changement.

Une élection entre deux prétendants et deux visions de la FIFA

Blatter et Platini hors-jeu, Hayatou éliminé de fait, la FIFA a vu s’opposer deux candidats majeurs pour l’élection à la présidence de l’institution zurichoise en cette fin février : l’italo-suisse Gianni Infantino et le Sheikh Ben Ibrahim Al-Khalifa, issu du royaume de Bahreïn. Les autres candidats (Jérôme Champagne, Tokyo Sexwale, Prince Ali de Jordanie) ne faisaient pas le poids, par manque de soutiens patents, par déficit d’expérience, de compétences ou de réseau.

Et le résultat de l’élection l’a vite montré : dès le second tour, l’affrontement s’est joué entre le représentant de l’Europe, profitant de l’apport des voix des Amériques (Conmebol et Concacaf) et le représentant bahreïni que la CAF et l’AFC soutenaient, du moins en partie. La bataille des confédérations entre elles, le jeu du report des voix et des trahisons pouvaient s’engager avec l’entregent de Sunil Gulati, le Président de l’USSF, la fédération américaine de football.

C’est ainsi que Gianni Infantino a su recueillir 55% des 209 suffrages exprimés par l’ensemble des fédérations nationales représentées, contre 42% des suffrages à son adversaire, Président de la confédération asiatique (AFC). L’Europe pouvait triompher et la perspective d’un renouvellement de la FIFA semblait s’affirmer, en couronnant un brillant technocrate ayant fait ses armes depuis son entrée en 2000 dans les instances européennes du football, sans faillir ni se salir. Pour autant, plusieurs leçons sont à tirer de cette élection.

Une FIFA divisée, le défi de l’unité à retrouver

Tout d’abord, dans un contexte de crise institutionnelle qui s’éternise, la FIFA apparait fortement divisée, malgré l’élection du Valaisan. En effet, la force du Sheikh Salman dans ce scrutin laisse à penser que les manières de voir et de gouverner le football dans le monde n’ont que trop peu évolué en quelques mois. En recueillant un nombre de suffrages supérieur au ⅖ des votes exprimés, ceux qui ont voté pour lui ont clairement opté pour une certaine continuité, celle de l’époque Blatter et de ses arrangements plus que particuliers. On se rappellera à propos qu’il était un fervent partisan du Qatar pour la Coupe du monde 2022, sans parler des autres affaires et polémiques qui le visent, notamment dans le cadre de la répression des printemps arabes dans son pays. Un tel choix ne peut donc qu’interpeller à l’heure où les médias du monde entier, les top sponsors majoritairement anglo-saxons et la justice américaine appelaient à une refondation de l’institution FIFA. C’est donc une première difficulté qu’il faudra surmonter pour le nouvel élu : refaire l’unité autour d’une vision commune, renouvelée et plus transparente du football et de sa gouvernance. Une affaire loin d’être gagnée…

Une élection qui pose question: à qui profite Gianni ?

Par ailleurs, il va de soi que l’élection de Gianni Infantino n’a rien d’anodin. Candidat assumé de l’UEFA qui aurait avancé pour sa campagne 500 000 €, son ancien Secrétaire Général représente donc le continent historique du football, celui de ses plus grands championnats actuels. Sa victoire, après la déchéance de Sepp Blatter et la déconvenue Platini, marque le pouvoir préservé et conséquent de la Vieille Europe dans la gouvernance du football mondial, mais aussi son affaiblissement manifeste. En effet, le nouveau Président a bénéficié de reports de voix venant d’Afrique et d’Asie (et donc du camp de son adversaire) et plus sûrement encore des Amériques, confédérations aujourd’hui décapités et discréditées mais unies derrière l’Europe. Or, c’est là que la visée géopolitique qui sous-tend l’élection de Gianni Infantino apparait clairement.

A l’heure où les scandales pour la FIFA sont venus des Caraïbes (Jack Warner), du Brésil (Ricardo Texeira) et d’Amérique du Nord (Chuck Blazer), les Amériques et plus sûrement les Etats-Unis ont clairement joué le jeu de l’UEFA et de son candidat. Une position opportune quand on sait leur implication judiciaire (FBI, Fisc) et leur interventionnisme actif dans l’évolution de la FIFA et son délabrement depuis de nombreux mois. De tels soutiens sauront en effet se rappeler au bon vouloir de Gianni Infantino dès vendredi 4 mars,  date à laquelle il désignera son Secrétaire Général. Secrétaire dont il a lui-même dit qu’il ne serait pas Européen. L’évolution et le renouvellement du comité exécutif de la FIFA seront aussi des enjeux qui ne manqueront pas de révéler si besoin en était, le poids de ceux qui ont facilité et permis l’élection du nouveau Président.

Les Etats-Unis, régulateurs officieux du sport mondial et acteur grandissant du football international

En cela, il est judicieux de rappeler que la bataille pour la présidence de la FIFA s’inscrit dans un cadre plus général qui voit les Etats-Unis peser de tout leur poids et par tous les moyens, pour orienter les choix du sport mondial à dessein. Toutes leurs actions récentes visent à orienter les décisions prises en fonction de leurs seuls intérêts, à la fois en termes de désignation de pays hôtes tous sports confondus (candidature de Los Angeles pour les JO de 2024), mais aussi en termes de gouvernance des institutions du sport à l’échelle mondiale (AMA, IAAF).

Les enjeux sont ainsi autant économiques que géopolitiques et s’invitent dans une lutte d’influence et de puissance à la fois forte et feutrée à l’échelle globale, avec la Russie notamment et plus encore vis à vis de la Chine. Les perspectives de développement de la MLS et de la Chinese Super League sont à comprendre dans ce sens, tout comme la candidature potentielle des deux Etats pour prétendre à l’organisation des Coupes du monde 2026 et 2030. Candidatures qui ne manqueront pas d’être au centre des négociations avec la nouvelle présidence de la FIFA dans la mesure où les Etats-Unis se sont sentis floués à raison, tout comme les Britanniques, devant la désignation respective du pays de Vladimir Poutine pour l’édition 2018 et du Qatar, pour celle de 2022.

Remettre le football au centre de la gouvernance de la FIFA: plus facile à dire qu’à faire…

Avec une telle toile de fond, on ne peut que souhaiter bien du courage à Gianni Infantino. Son ambition louable de remettre le football dans la FIFA, et la FIFA dans le football” tient plus de la promesse que d’une réalité facile à acter, comme en témoigne l’élection qui vient d’avoir lieu et le jeu très politique qui l’a animée.

En termes de communication, cette élection a porté ses fruits pour restaurer l’image dégradée de la FIFA. Pour autant, l’avenir et l’examen des rapports de force en présence n’augurent rien de simple après cette semaine qu’Infantino lui-même présentait comme “la plus importante des cent douze ans d’histoire de la FIFA”.

L’heure est aux défis et force est de constater qu’ils sont nombreux à relever.

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Source photo à la Une : © Capture vidéo FIFATV (Youtube)

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