Depuis la défaillance de Mediapro en 2020, le football professionnel français cumule deux crises. La première est économique, avec des droits domestiques en chute libre. La seconde touche à la gouvernance, FFF, LFP et LFP Media peinant à décider comment créer et partager la richesse produite collectivement. La loi du 3 août 2026 relative à l’organisation, à la gestion et au financement du sport professionnel aborde la seconde crise en imposant des règles en matière de conflits d’intérêts, de rémunération ou encore de contrôle effectif. Sur la première, elle fixe quelques bornes, notamment en matière de répartition et de solidarité, mais laisse aux acteurs le soin de définir le modèle économique, les statuts de la future société et la stratégie commerciale. Ces arbitrages, qui devront être finalisés d’ici le 3 février 2027, détermineront la portée réelle de la réforme. Faute d’accord, l’ensemble des prérogatives subdéléguées à la Ligue reviendra à la Fédération. Par Tancrède Thiellay, Consultant en stratégie et auteur de la note pour Terra Nova, Le football européen : un marché sans arbitre.

Igor Paixao lors de OM – Paris FC disputé au mois de septembre dernier. Photo : Icon Sport
Une double crise à l’origine du texte
Le fiasco Mediapro, la crise sanitaire puis le retrait de DAZN après une seule saison ont rappelé la dépendance du football français aux droits audiovisuels. Lors de sa première saison, Ligue 1+ a permis de reverser environ 120 millions d’euros de droits domestiques aux clubs, quand Canal+ et beIN Sports payaient près de 750 millions par an pour la Ligue 1 et la Ligue 2 entre 2016 et 2020.
La rétrogradation de l’OL, prononcée puis levée à l’été 2025 comme l’encadrement de la masse salariale de l’OM par la DNCG en juin 2026 rappellent que la contrainte n’épargne pas les clubs historiques. Ligue 1+ a rendu à la Ligue la maîtrise de son produit, mais n’a pas (encore ?) fait grossir le gâteau.
A cette fragilité économique s’ajoute une gouvernance peu lisible, souvent tournée vers le cash à court terme. Le problème est structurel : chaque club défend légitimement ses revenus, mais l’attractivité du championnat est un bien collectif, coproduit par tous. Les situations de potentiel conflit d’intérêts y sont par ailleurs régulièrement dénoncées. En février 2026, Nicolas de Tavernost a démissionné de la direction de LFP Media après l’attribution des droits du Mondial 2026 non pas à Ligue 1+ mais à beIN Sports.
Ce contexte, les travaux du Sénat sur le « football business », les Etats généraux de la FFF puis la proposition de loi Lafon-Savin, ont finalement abouti au texte du 3 août.
Gouvernance : une indépendance inscrite dans la loi mais pas encore acquise
Le principal apport de la loi est de permettre à la FFF de créer une société commerciale associant directement les clubs qui pourra se substituer à la LFP et à LFP Media, et de lui subdéléguer une partie de l’organisation des compétitions.
L’architecture est fixée. La FFF et les sociétés sportives devront détenir au moins 80% du capital et des droits de vote. CVC, qui détient aujourd’hui 13% de LFP Media, devra trouver sa place dans ce nouvel équilibre. Les clubs d’une même division auront des droits égaux, un relégué cédant gratuitement ses actions au promu. Les représentants des clubs seront majoritaires au conseil d’administration, qui contrôlera un directoire tenu à l’indépendance. Dirigeants et administrateurs ne pourront avoir d’intérêt chez un diffuseur ou un opérateur de paris. La rémunération des dirigeants et des salariés de la société sera plafonnée au niveau applicable aux présidents d’EPIC, actuellement fixé à 450 000 euros brut par an. Un comité de dialogue réunissant clubs, instances et représentants des supporters sera consulté sur le calendrier et le prix des places.
La Fédération en sort renforcée. Son action de préférence lui permettra de s’opposer à la nomination des dirigeants, aux décisions sur la réglementation et le calendrier des compétitions et à toute décision qui romprait l’équité du partage entre divisions. Elle conserve par ailleurs un rôle de contrôle sur la subdélégation accordée à la société commerciale, dont les modalités devront être précisées.
Indépendance juridique théorique ne veut pas dire pour autant indépendance opérationnelle. Les différents groupes de travail devront s’assurer de cette dernière, en commençant par définir la forme finale du directoire indépendant, fixer la liste des décisions que celui-ci ne peut prendre sans l’accord du conseil d’administration et décider du poids respectif de la Ligue 1 et de la Ligue 2 dans la prise de décision. La question du profil du dirigeant mérite également d’être posée : nommé par des clubs aux intérêts divergents, avec une rémunération plafonnée et soumis à un veto fédéral, il devra se battre pour préserver sa marge de manœuvre.
Économie : des bornes de répartition et de contrôle posées, une solidarité à définir
La loi fixe une borne majeure en matière de répartition économique. Elle plafonne d’un rapport d’un à trois l’écart de distribution des produits audiovisuels entre clubs d’une même compétition.
Reste à bâtir du côté des clubs une clé de répartition qui préserve l’équilibre du championnat sans trop pénaliser les clubs européens, tout en étant suffisamment stable pour ne pas être rediscutée à chaque cycle. Trois limites encadrent toutefois l’exercice. La taille du gâteau d’abord. Mieux répartir une ressource qui se réduit corrige les écarts, mais ne résout pas la crise. Les revenus UEFA ensuite, qui creusent les écarts bien davantage que les droits domestiques. CVC, enfin, qui devrait continuer à percevoir 13% des recettes commerciales de la Ligue avant redistribution et sans limite de durée.
Le législateur a par ailleurs étendu le principe de solidarité aux relations entre divisions mais également entre football masculin et féminin, ce dernier pouvant se doter d’une ligue et d’une société commerciale propres.
Enfin, le contrôle financier change d’échelle. La Cour des comptes pourra à présent contrôler fédérations, ligues et sociétés commerciales, y compris sur les cinq exercices précédant la loi, ce qui inclut le deal CVC de 2022. La DNCG, dont la Fédération doit garantir l’indépendance, pourra approuver, suspendre ou rejeter les projets de rachat ou de changement d’actionnaire d’un club en tenant compte des participations dans d’autres clubs. Son contrôle porte également sur des dispositifs de limitation des effectifs et de plafonnement de la masse salariale. La violation des règles de multipropriété sera punie d’une amende de 2% du chiffre d’affaires mondial, mais il est à noter que les situations existantes en sont exclues pour le moment. Le texte réforme finalement le statut d’agent sportif, durcit la lutte contre le piratage et renforce la protection des données sportives utilisées dans le cadre des paris.
Stratégie commerciale : une feuille de route à construire
La loi fournit à la société future un certain nombre d’outils. Les droits pourront être vendus en un ou plusieurs lots, au choix du vendeur, ce qui rouvre la possibilité d’une offre globale et peut renforcer l’intérêt de certains diffuseurs. Le blocage des sites pirates pendant le direct protège également un peu plus la valeur du produit. Il n’en crée toutefois pas : c’est à la société commerciale que revient cette mission.
La question de l’usage des revenus devrait être posée clairement. Les clubs, sous tension financière, pousseront dans le sens d’une redistribution immédiate. Or, c’est en partie l’argent réinvesti directement dans le produit et à l’international qui pourra faire monter la valeur du cycle suivant. Résister à la tentation du court terme sera le premier vrai test de la nouvelle direction.
Un second test devrait arriver prochainement. Selon les dernières indiscrétions, LFP Media envisage de lancer dès cet automne un appel d’offres pour les droits 2027-2032, après avoir sondé Amazon, Netflix, Paramount, Apple et Canal+. Son directeur général Olivier Bramly a confirmé y songer sérieusement. Le lancement doit toutefois être validé par le conseil d’administration de la LFP. Attendre, c’est prendre le risque que l’intérêt retombe. Figer la stratégie avant que la nouvelle direction ait pu en définir une est plus risqué encore.
Ligue 1+ change aussi la donne. Devenue l’unique diffuseur du championnat cette saison, la chaîne revendiquait 1,1 million d’abonnés en février 2026, encore loin des 2,25 millions visés pour 2028-2029. Si elle décolle, la Ligue négociera dans une position plus favorable. Convertir dès maintenant l’intérêt des diffuseurs prolongerait la logique des cycles précédents ; attendre un modèle stabilisé romprait avec elle.
La loi du 3 août a finalement fait ce qu’une loi peut faire : encadrer les conflits d’intérêts, plafonner les rémunérations, ouvrir le football professionnel au contrôle de la Cour des comptes. La question de la création de valeur revient désormais aux acteurs. L’enjeu sera d’associer les clubs autour d’un projet collectif sans transformer la société en chambre de représentation de leurs intérêts particuliers. Autrement dit, faire travailler ensemble des clubs qui, chaque week-end, jouent les uns contre les autres.
Par Tancrède Thiellay, consultant en stratégie et auteur de la note Terra Nova « Le football européen : un marché sans arbitre »
