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Economie

Investir dans des sociétés adossées aux ligues : le bon calcul des fonds de private equity ?

Pressinphoto / Icon Sport

Faisant suite à de nombreux mois de négociations, l’Assemblée Générale de la Liga du jeudi 12 août 2021 a validé la mise en place effective du projet « La Liga Impulso » en entérinant l’entrée du fonds d’investissement CVC Capital Partners dans le capital de la société commerciale créée par la ligue de football professionnel espagnole. Un vote finalement sans appel, 38 voix pour, 4 voix contre, qui aura néanmoins permis de rendre officielle l’opposition du FC Barcelone et du Real Madrid. Grande première européenne à la suite des échecs concernant les négociations en Allemagne et en Italie, CVC intègre donc, moyennant le paiement de la somme de 2,1 milliards d’euros, le capital d’une société nouvellement créée et qui comprend notamment en son sein les droits de diffusion télévisée du championnat espagnol. « LaLiga » est ainsi valorisée à hauteur de 24 milliards d’euros. Par Florent Bergmann.

Une rupture dans le fonctionnement traditionnel ?

L’intégration de fonds d’investissement dans la gestion des droits télévisés représente une profonde modification par rapport aux traditions européennes. De façon classique, les ligues nationales organisant les compétitions négocient les droits télévisés directement avec les potentiels acheteurs et répartissent ensuite aux clubs les ressources issues de l’accord. Il est à noter que la répartition est faite selon des critères établis en amont des négociations et votés dans les assemblées où siègent les clubs. La ligue de football italienne répartit par exemple les ressources à 40% de façon égalitaire, 30% en fonction de critères sportifs et à 30% en fonction de critères de notoriété. La répartition se fait à 50% de façon égalitaire, 25% selon des critères sportifs et 25% en fonction de la notoriété en Espagne et en Angleterre. En ce qui concerne la France, la répartition est réalisée de la façon suivante : 50% égalitaire, 30% critères sportifs, 20% notoriété. Seuls les clubs portugais font figure d’exception puisqu’ils négocient de manière individuelle leurs droits télévisés.

De façon schématique, les clubs professionnels semblent ainsi déléguer la gestion des droits TV à la ligue. Se faisant ils limitent leurs pouvoirs de négociation à la participation aux assemblées générales de la ligue de football. C’est d’ailleurs de cette façon que certains clubs italiens ont émis un refus, courant février 2021, concernant l’intégration de potentiels investisseurs et n’ont donc pas permis d’atteindre le nombre de votes nécessaires – 14 clubs sur 20 à minima – pour finaliser un accord.

Pour ne parler que de l’exemple français, la ligue a inscrit plusieurs mentions liées à la gestion des droits télévisés dans ses statuts :

Article 12 des statuts : « L’AG ordinaire est également compétente :

  • Pour procéder à la répartition des droits audiovisuels entre la Ligue 1 et la Ligue 2 ».

Article 22 des statuts : « Le CA fixe le programme d’actions de la LFP et en surveille l’exécution par le Bureau, le Président et le cas échéant, le DG :

Il a compétence pour : […]

  • décider de tout appel d’offres relatifs à la commercialisation des droits audiovisuels, nationaux ou internationaux, de toutes les compétitions organisées par la LFP et procéder à l’attribution des lots ;
  • adopter la répartition des droits audiovisuels au sein de chaque championnat (Ligue 1 et Ligue 2) sur proposition de leur collège respectif (Collège de Ligue 1 ou de Ligue 2). »

Enfin, Article 513 du Règlement des compétitions « La LFP procède chaque saison à une répartition des ressources financières provenant des contrats audiovisuels, de publicité et de partenariat entre tous les clubs bénéficiaires, selon des critères fixés par son CA ».

Ainsi, si les clubs professionnels demeurent concrètement propriétaires de leurs droits d’exploitation audiovisuels en France (article L-133-1 du code du Sport), ils délèguent la vente de ceux-ci à la ligue professionnelle organisatrice de la compétition – il est à noter que la vente du contenu audiovisuel « différé » est réalisée par les clubs eux-mêmes. Comptablement, bien qu’il faille considérer ces droits comme étant des « actifs immatériels », ils n’apparaissent pas directement dans les bilans comptables des clubs sportifs français.

L’exemple français peut être utilisé comme base d’analyse puisque les différences avec les autres ligues organisatrices européennes demeurent marginales en ce qui concerne la gestion des droits audiovisuels.

Les différentes ligues européennes ont intensifié leurs discussions avec les fonds ces derniers mois

Néanmoins, depuis peu, un certain mouvement novateur s’est propagé au niveau européen. Ce mouvement, que l’on peut résumer en une implication grandissante des fonds d’investissement dans la gestion des droits audiovisuels, provient d’un double constat qui s’est imposé au niveau européen.

Tout d’abord, l’idée que les droits télévisés auraient encore une valeur inférieure à celle qui devrait effectivement avoir cours. L’exemple de la valeur des droits audiovisuels du championnat anglais – 1 884 millions d’euros pour la saison 2021-2022 pour l’Angleterre contre 1 140 millions pour l’Espagne selon le cabinet KPMG – sert notamment de modèle aux ligues européennes. Et son corolaire, les droits télévisés des autres championnats du « Big Five » pourraient être mieux vendus.

En ce sens, ce double discours a forcément pu rejoindre les ambitions de certains fonds souhaitant investir dans un domaine qu’ils jugent vecteur de plus-value à long terme. Des discussions avaient donc commencé à travers l’Europe afin de réfléchir à une façon de permettre aux fonds d’investissement d’investir dans les différentes ligues et de favoriser, à terme, l’amélioration des pratiques – principalement en termes de vente des droits audiovisuels.

Mais si les discussions n’avaient pris aucune tournure concrète avant la crise du COVID, la situation fut profondément différente au sortir de celle-ci. En effet, en sortie de crise, un troisième constat s’est imposé et a perturbé l’équilibre en vigueur ; n’ayant pu s’appuyer sur une large partie de leurs recettes habituelles durant la crise sanitaire, les clubs ont fait face à un urgent besoin de ressources supplémentaires. Les ressources potentielles apportées par les fonds d’investissement sont alors apparues comme des moyens de relancer rapidement les clubs. En conséquence, les discussions, qui étaient jusqu’alors plutôt théoriques, prirent un aspect très concret au cours des années 2020 et 2021.

En Allemagne, un fonds d’investissement a souhaité acquérir 25% des parts d’une potentielle société commerciale qui commercialiserait les droits audiovisuels de la Bundesliga. Se faisant, il apportait alors 2 milliards d’euros qui auraient été injectés directement dans les clubs. Les négociations ont cependant été arrêtées en mai 2021.

En ce qui concerne l’Italie, CVC (déjà), qui pouvait s’appuyer sur son expérience dans le milieu du sport – ses investissements antérieurs dans le rugby et la formule 1 notamment – a formulé une offre portant sur 10% des parts d’une éventuelle structure commerciale, apportant donc 1,62 milliard d’euros aux clubs de série A. Néanmoins, comme vu précédemment, lors du vote définitif du 17 février 2021, plusieurs clubs ne se sont pas présentés à l’Assemblée Générale ou ont émis un avis négatif, bloquant de facto la possibilité de signer un accord.

C’est finalement en Espagne que le premier accord s’est conclu avec le projet La Liga Impulso. En termes chiffrés, l’accord porte sur un apport immédiat de 2,1 milliards d’euros (dont 100 millions distribués pour le football amateur et le football féminin et 100 millions pour des projets d’investissement d’avenir) aux 39 clubs professionnels espagnols – le Real Madrid, le FC Barcelone et l’Athletic Bilbao n’ayant pas ratifié l’accord.

Pour l’occasion, LaLiga a ainsi créé une structure commerciale réunissant une majeure partie des ressources de sponsoring et audiovisuelles vendues pour le compte des clubs de football professionnel d’Espagne. Comptablement, si l’apport de CVC dans la nouvelle société s’est fait sous forme de « private equity », l’apport de CVC dans les clubs s’apparente lui à un « participative loans » à 0% de taux d’intérêt qui ne peut être considéré comme une dette financière – et donc venir alourdir les bilans des structures sportives – tout en étant remboursable sur 40 ans.

Il est à noter que le FC Barcelone et le Real Madrid apparaissent parmi les clubs s’étant opposés au projet La Liga Impulso au moment du vote. Si les contre arguments avancés pointent du doigt le retour sur investissement trop important pour le fonds – argument du Real Madrid – ou la trop faible valorisation de La Liga au moment de l’accord – argument FC Barcelone – il est possible de concevoir les refus des deux clubs comme intimement liés au projet de développement de la Super Ligue. En effet, il semble clair que dans le contexte de potentiel émergence d’une nouvelle ligue européenne, aucune des deux structures ne souhaitent constater une dilution de son pouvoir de décision dans le domaine des droits audiovisuels.

Enfin, en ce qui concerne la France, si certaines rumeurs mettent en avant une négociation en cours concernant la prise de participation d’un fonds d’investissements dans une structure commerciale créée par la LFP, aucun élément concret ne peut être dégagé à l’heure actuelle. Cependant, les statuts de la LFP ont été modifiés en décembre 2020 afin d’autoriser l’entité à pouvoir créer une structure commerciale, une décision qui a, par la suite, été confirmée par les députés le 19 mars 2021. Ainsi, bien qu’elle soit contrainte de posséder 80% au minimum de la société qui serait créée, la LFP a aujourd’hui la capacité de mettre en place une structure adaptée à la prise de participation d’un fonds d’investissement.

Pourquoi cet intérêt soudain des fonds d’investissement pour des sociétés commerciales adossées aux ligues professionnelles ?

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