Interview

J. Bastien : « Les périodes de crises économiques ont tendance à accroître les inégalités existantes entre grands et petits clubs »

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Le Brexit va-t-il fragiliser la suprématie économique de la Premier League ? Le football européen est-il entré actuellement dans une bulle spéculative, prête à exploser ? Auteur de plusieurs working papers et textes académiques sur l’économie du football européen, Jérémie Bastien, Docteur de l’Université de Reims Champagne-Ardenne, nous décrypte les impacts des crises économiques sur le football européen tout en revenant sur certaines questions d’actualité.

Dans votre working paper « L’influence des crises économiques et financières sur le football européen », vous montrez, notamment à travers la crise des subprimes, que les clubs sont davantage affectés par les impacts indirects que directs. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Est-ce toujours le cas ?

En période de crise, deux types d’impact peuvent affecter les clubs de football : un impact direct et un impact indirect. L’impact direct correspond aux répercussions sur les clubs de la chute des cours boursiers sur le marché des valeurs mobilières, aux fortes fluctuations des taux de change sur le marché des changes, ainsi qu’au durcissement des conditions de prêt et à la hausse des taux d’intérêt sur le marché du crédit intermédié (marché bancaire). L’ampleur de cet impact direct est limitée puisqu’il ne concerne finalement qu’un nombre restreint de clubs : seule une vingtaine de clubs sont cotés en Europe, et les opérations de transferts sont majoritairement – pas exclusivement – réalisées entre des clubs localisés dans la zone euro (donc pas de variations liées au change). Seuls le canal du taux d’intérêt et le canal du crédit sur le marché du crédit intermédié ont une incidence significative sur les clubs compte tenu du niveau de leur endettement bancaire, cet impact étant néanmoins difficilement mesurable.

L’impact indirect traduit quant à lui les conséquences des crises économiques et financières sur les principaux acteurs qui financent l’activité des clubs professionnels de football en Europe, à savoir les propriétaires de clubs, les ménages, les sponsors, les télévisions et les administrations publiques. Étant donné que les clubs sont extrêmement dépendants des apports financiers de ces cinq acteurs, tout choc économique extérieur au football qui affecte l’un de ces financeurs a finalement (indirectement) des répercussions sur les clubs.

Par son ampleur, la crise économique qui s’est ouverte suite à la crise financière dite des subprimes est effectivement emblématique de ce phénomène. Par exemple, elle a affecté un certain nombre de propriétaires de clubs et de nombreux sponsors qui ont réduit leurs apports aux clubs (ou qui n’ont pas renouvelé leur partenariat dans le cas des sponsors) suite à la contraction de l’activité dans leur secteur principal, d’une part, et en raison des fortes perturbations causées par la crise sur le marché boursier et sur le marché immobilier (on parle d’un effet de richesse négatif), d’autre part.

Ce dernier effet a par ailleurs affecté les ménages consommateurs de spectacle sportif, de spectacle sportif télévisé et de produits dérivés, qui ont de surcroît vu leur contrainte budgétaire se resserrer notamment suite à la hausse du chômage dans tous les pays européens. Cette réduction du pouvoir d’achat des ménages affecte les revenus de billetterie des clubs (dans un working paper co-écrit avec deux collègues et s’inscrivant dans le prolongement de celui que vous citez, nous montrons que la crise des subprimes a entraîné une réduction de l’affluence dans les stades français) ainsi que leurs recettes de merchandising, ces deux sources de financement étant non-négligeables bien que marginales dans le budget des clubs comparativement aux apports des actionnaires ou encore aux revenus issus des télévisions.

Concernant justement les revenus TV, les répercussions de la crise dite de la Nouvelle Économie (car liée aux valeurs de l’internet) au début des années 2000 ont été importantes sur les clubs de football – non versement de tout ou partie des droits télévisés – lorsque plusieurs télévisions ont fait faillite. Je pense notamment à ITV Digital en Angleterre ou à Kirch Media en Allemagne. En définitive, le modèle économique des clubs de football tel qu’il s’est progressivement développé à partir des années 1980 est assujetti aux variations conjoncturelles de l’économie globale.

Aujourd’hui, les effets de la crise des subprimes sur les clubs se sont atténués, mais celle-ci semble avoir confirmé la tendance de saturation du marché européen en termes de sponsoring et de merchandising, ce qui explique que les clubs s’engagent avec plus de fermeté dans leur stratégie de développement à l’international.

Parmi les conséquences directes évoquées dans votre travail, vous mentionnez notamment les problèmes pouvant être occasionnés par de fortes fluctuations des taux de change. Le Brexit a-t-il / va-t-il impacter l’économie des clubs de Premier League ? La menace du Brexit peut-elle également expliquer le montant relativement décevant collecté par la Premier League concernant la commercialisation de ses droits TV domestiques pour la période 2019-22 ?

À ce jour, il est encore difficile d’apprécier les conséquences du Brexit sur les clubs de Premier League puisqu’une période de transition précède le retrait effectif du Royaume-Uni de l’Union européenne. Par conséquent, je ne pense pas que la diminution des droits télévisés nouvellement négociés par la Premier League soit imputable au Brexit, même si le cours de la livre sterling a fortement baissé entre août en septembre 2017 (il est depuis lors à peu près stable). De surcroît, deux lots sur sept sont encore à commercialiser. Ainsi, les droits télévisés peuvent encore atteindre à terme ceux du précédent contrat de diffusion.

Toutefois, en théorie, le Brexit, s’il continue de provoquer une dépréciation de la livre sterling, pourrait finalement nuire à l’attractivité de la Premier League en infléchissant la croissance des revenus des clubs, et donc des salaires versés aux joueurs.

De même, lorsque le Brexit sera effectif, l’intérêt des investisseurs étrangers pour les clubs anglais, tout comme celui des partenaires commerciaux non-anglais, pourrait également s’effriter progressivement.

Enfin, un quota de joueurs non-anglais pourrait être imposé de nouveau aux clubs – comme avant l’arrêt Bosman-  mesure qui fragiliserait leur compétitivité sportive vis-à-vis des autres clubs européens tout en leur offrant des opportunités nouvelles en termes de formation des joueurs anglais. En pratique, il est peu probable qu’une telle mesure voit le jour.

Concernant une éventuelle inflexion des recettes des clubs tant en raison d’une dépréciation monétaire que d’une fuite des investissements, son impact risque d’être limité compte tenu de l’écart financier existant entre la Premier League et le reste des premières divisions européennes, ligues du Big Five comprises. Autrement dit, la Premier League demeurera sans aucun doute – et de loin – la ligue nationale la plus riche d’Europe.

Dans vos travaux, vous indiquez également que les crises économiques impactent moins les gros clubs européens et tendent à accroître les inégalités entre les clubs du Vieux Continent. Comment en arrivez-vous à de telles conclusions ?

Les grands clubs disposent d’une structure financière solide qui leur permet de faire face plus facilement aux aléas conjoncturels contrairement à l’ensemble des autres clubs européens dont l’équilibre budgétaire est précaire. Ainsi, les chocs économiques extérieurs au football ont pour conséquence d’amplifier les difficultés financières structurelles des petits clubs. En outre, que la conjoncture soit favorable ou défavorable, les grands clubs demeurent attractifs pour les principaux financeurs du football européen au contraire des clubs plus modestes.

L’exemple le plus significatif est celui du sponsoring maillot de Manchester United. Fortement frappé par la crise des subprimes, l’assureur américain AIG, qui sponsorisait alors le maillot du club anglais, a décidé de ne pas renouveler son partenariat au terme du contrat, c’est-à-dire à la fin de la saison 2009-10. En dépit de quelques craintes, les dirigeants mancuniens ont rapidement conclu un nouveau contrat de sponsoring maillot avec l’assureur britannique Aon, dont le montant a en plus été revalorisé par rapport au précédent contrat.

À la différence de Manchester United, de nombreux clubs, d’une dimension moindre, ont été affectés par le départ de leur sponsor après la crise des subprimes. Par exemple, le groupe de tourisme XL Leisure a fait faillite en 2008 alors qu’il était l’un des principaux sponsors du club anglais de West Ham, tout comme le groupe immobilier Martinsa-Fadesa qui était alors le principal sponsor du club espagnol du Deportivo La Corogne. De la même manière, le club italien de la Lazio de Rome a évolué sans sponsor maillot durant la moitié de la saison 2008-09, tout comme les clubs français de l’US Boulogne et de Montpellier au début de la saison 2009-10. En définitive, les périodes de crises économiques et financières ont tendance à accroître les inégalités existantes entre grands clubs et petits clubs.

Certains économistes du sport estiment que le football est actuellement entré dans une bulle spéculative, qui pourrait éclater sous peu. Partagez-vous une telle analyse ?

Le football professionnel européen repose sur une économie artificielle : d’un côté, l’activité des grands clubs repose sur les apports de leurs actionnaires (et du soutien des organisations publiques ainsi que des banques dans le cas des clubs disposant d’un actionnariat populaire type socios) ; de l’autre, l’activité de l’ensemble des autres clubs est fortement dépendante des revenus télévisés.

Dans cet environnement, les dépenses salariales et de transferts des grands clubs tirent à la hausse les niveaux de rémunération et les prix des joueurs sur l’ensemble du marché du travail, ces clubs n’étant pas tenus par leurs actionnaires ainsi que par les instances dirigeantes du football et les autorités de la concurrence de respecter un équilibre budgétaire. Les salaires des joueurs et leur prix d’acquisition ne reflètent ainsi aucunement leur productivité sur le terrain, pas plus que leur valeur marketing (vente de produits dérivés, etc.). Par conséquent, de manière agrégée, le football professionnel européen est dans une situation déficitaire, les clubs étant par ailleurs très endettés. Dans ce contexte, il me paraît complexe de s’inscrire contre l’idée d’une bulle spéculative.

Selon moi, deux éléments pourraient précipiter l’éclatement de cette bulle : (a) un désintérêt global des investisseurs pour le football, ce qui me paraît peu probable dans le temps court, l’excès de capital dans le régime macroéconomique trouvant notamment à s’employer dans le football, ce que confirment les différentes vagues d’investissements au capital des clubs européens (nord-américaine, puis russe et moyen-orientale, et maintenant est-asiatique) ; (b) une précarisation financière croissante des clubs exclus du cercle restreint des 30 clubs les plus riches d’Europe qui contribuerait au final à creuser l’écart financier entre les grands et les petits clubs, ce que les mesures prévues par le système de licence et par le fair-play financier semblent limiter tout en figeant néanmoins les inégalités existantes.

Existe-t-il un type d’actionnariat permettant de limiter les impacts d’une crise économique ?

Si votre question est de savoir si l’actionnariat populaire permet de limiter les conséquences des crises économiques, je répondrais oui sans aucun doute. Ce type d’actionnariat assure aux clubs une base de fans constante leur procurant à terme des revenus élevés.

Il me semble toutefois que les clubs disposant d’un actionnariat extrêmement souple sont moins assujettis aux épisodes de crise dans la mesure où les actionnaires de ces clubs peuvent au moins temporairement abaisser le seuil de déficit toléré en cas de secousses financières, ce seuil restant généralement au-delà de celui de 95 % des clubs européens de première division.

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