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« Bielsa sait très bien que le football est une industrie mais il l’a toujours abordé comme un simple jeu »

bielsa interview laplanche
Maxisport / Shutterstock.com

A l’occasion de la sortie du Mystère Bielsa chez Solar, nous avons rencontré Romain Laplanche pour mieux comprendre l’entraîneur argentin, son parcours et la fascination qu’il exerce en France comme ailleurs. Propos recueillis par Quentin Migliarini, Ruben Slagter et Jean-Baptiste Guégan.

Nombreux sont les étrangers qui subissent un traitement médiatique spécifique à l’intérieur de nos frontières. Un phénomène qui est loin de s’estomper. A quoi est-ce dû selon vous ? Une incompétence notoire ?

Disons qu’il y a un souci de suivi et de critique analytique de leur travail. Tous les entraîneurs étrangers y ont eu droit. Leonardo Jardim le premier, lors de sa première saison en Ligue 1, en a fait les frais. Dernièrement encore, quand j’ai regardé la conférence de presse de Bielsa avant le match contre Amiens, les 25 premières minutes étaient consacrées à des questions déjà posées la semaine précédente. Quoi qu’il en soit, il connaît la critique depuis le début de sa carrière. Il y est habitué puisqu’il est confronté au primat du résultat. Il sait très bien ce qui se passe et se dit si tu ne gagnes pas, surtout à l’échelon professionnel…

En Argentine, après l’élimination de la sélection au premier tour lors de la Coupe du monde 2002, il était honni par la moitié du pays. Le fait de voir Julio Grondona (président de la Fédération Argentine de Football entre 1979 et 2014) le reconduire après l’échec était un geste particulièrement fort de sa part, alors qu’il était plutôt connu pour rester assez indifférent face au sort des entraîneurs. Tant que l’Albiceleste gagnait… Bielsa considère d’ailleurs cette reconduction comme la plus grande victoire de sa carrière parce que c’était la reconnaissance d’une idée différente du football et d’un projet radical.

Au Chili, où il démissionne, c’est différent. Le pays fêtait encore les dix ans de Bielsa à la tête de la sélection nationale en août dernier. Les quotidiens nationaux en ont fait leur Une à cette occasion. Là-bas, c’est une véritable figure transcendantale pour tout ce qu’il a fait pour la nation chilienne du point de vue sportif, structurel et humain.

Dans votre livre, justement, vous faites la comparaison avec Jorge Sampaoli l’actuel sélectionneur de l’Argentine qui a dirigé le Chili entre 2012 et 2016. Vous le présentez comme un Marcelo Bielsa ayant intégré la culture du résultat.

Non, ce n’est pas une comparaison, j’ai voulu montrer différentes filiations à travers Pep Guardiola, Jorge Sampaoli et Eduardo Berizzo. Guardiola admire Bielsa, Sampaoli s’autoproclame comme étant un disciple de Bielsa et Berizzo est sans doute son meilleur élève. Marcelo Bielsa est rigide sur ses principes. Qu’importe la compétition et l’adversaire, on aura droit au même modèle de jeu (marquage individuel, pressing tout-terrain…) quand Jorge Sampaoli est plus pragmatique. Il s’adaptera, demandera un marquage mixte voire un marquage de zone selon l’adversaire et les circonstances de jeu. Il est plus flexible. Et cette flexibilité lui a permis de remporter la Copa América en 2015.

Sampaoli s’autoproclame comme étant un disciple de BielsaClick to Tweet

Vous préférez parler de réussite et de malheur pour Marcelo Bielsa, plutôt que de “succès” et “d’échec”. Pourquoi ?

Parce qu’il cristallise et incarne la réussite ou l’échec alors qu’il faut aller au-delà de ces considérations pour analyser son travail. Son football est au-delà de la simple victoire. Sans oublier qu’en club, il n’a jamais travaillé pour de grandes institutions susceptibles de remporter des grands titres. Il n’y a eu qu’à Vélez qu’il a eu cette opportunité. Où il a gagné d’ailleurs… Quand il arrive à l’OM, le PSG de QSI est déjà en place. Comment alors qualifier son travail ? Que signifie le succès et l’échec ? A partir de quand peut-on qualifier tel projet de succès ou d’échec ? Ce sont des notions très vagues au fond parce que la première grille de lecture, ce sont les titres. Mais après ? Bielsa transcende ces notions. Cette approche binaire ne lui correspond pas. Et quelque part, j’ai jugé que c’était un manque d’intelligence critique que de procéder de la sorte. D’où l’idée de distinguer les catégories autrement.

En club, Bielsa n’a jamais travaillé pour de grandes institutions susceptibles de remporter des grands titresClick to Tweet

Les entraîneurs sont jugés à l’aune des résultats de leurs prédécesseurs, leur réputation est souvent bâtie sur leur capacité à gagner des titres. Pourquoi pas lui ?

Ce n’est pas ce que je dis. Ce que je dis, c’est que pour lui, en particulier, on ne peut pas s’aventurer dans ce type de considérations. C’est une démarche beaucoup trop simpliste. Bielsa sait très bien que le football est une industrie mais il l’a toujours abordé comme un simple jeu, où l’important reste de lier le jeu, les victoires et les émotions. Une approche très amateure au final.




 

Pourquoi Marcelo Bielsa est-il parti à Lille dans un projet à des années-lumière de sa vision du football ?

Ce qui m’a intrigué, ce n’est pas tant le projet sportif qui correspond à sa vision du football puisqu’il repose sur la post-formation mais pourquoi rejoint-il un club où sont présents Gérard Lopez et Luis Campos ? Comment va-t-il travailler avec eux ? Comment Gérard Lopez l’a-t-il convaincu de rejoindre Lille ? On connaît très peu les liens qui lient les deux hommes. Mais ils doivent être forts pour que Bielsa accepte de travailler ensemble. Lopez avait déclaré sur la chaîne du LOSC au printemps qu’ils s’étaient connus à l’occasion de l’épopée de l’Athletic en 2012 (finale de Ligue Europa en 2012). A partir de là, ils ont fait connaissance, ont commencé à nouer des contacts, donc c’était presque une évidence de le solliciter pour en savoir plus sur leurs relations.

Mais je pense qu’il a fait ce choix avant tout pour le projet sportif. C’est le projet dont il rêvait depuis toujours, notamment depuis son travail à Newell’s. Son rêve est d’accompagner les joueurs dès leurs 13 ans et de les suivre tout au long de leur carrière. Or, l’effectif lillois est le plus jeune des cinq grands championnats. On retrouvait déjà cette idée lorsqu’il entraînait Newell’s où il avait un onze de 22 ans de moyenne d’âge.

Que pensez-vous des difficultés que Bielsa traverse aujourd’hui ?

Ça ne me surprend pas même si, évidemment, on attendait mieux. Avec l’Athletic, la première victoire lors de sa première saison arrive en octobre. Et il faut voir dans quel contexte se trouve le club. Du onze de l’année dernière, il ne reste qu’Ibrahim Amadou. 13 recrues d’une moyenne d’âge de 21 ans qui ne parlent pas la même langue sont arrivées. Ils doivent non seulement se comprendre entre eux, mais aussi intégrer les préceptes de leur entraîneur, comprendre son football qui demande une cohésion importante et une coordination des mouvements pour la fluidité des enchaînements, notamment dans le jeu sans ballon. Le football de Bielsa est un nouveau langage. Il faut l’adopter et le porter. Sans oublier les impondérables comme la blessure de Thiago Mendes, pourtant exceptionnel depuis la pré-saison. Il est fondamental dans l’orientation du jeu. Reste que factuellement, Marcelo Bielsa connaît le pire début de saison de sa carrière depuis l’Apertura 1991.




 

Pensez-vous que ça puisse faire imploser le triumvirat lillois ?

Non. Marc Ingla avait montré son soutien à l’équipe quelques minutes à peine après la lourde défaite face à Monaco (0-4). Ils savent très bien que c’est un projet ambitieux qui demande du temps.

Quid de Luis Campos ?

Je n’ai pas d’informations à ce sujet. Tout ce que je sais, c’est que les trois travaillaient ensemble avant même que l’arrivée de Bielsa ne soit officialisée. Ils oeuvrent ensemble main dans la main depuis la fin de l’année 2016. Ce que je note justement, et malgré les dissensions qu’on entend ici ou là, c’est la confiance – de façade – qu’ils ont les uns envers les autres jusqu’à présent.

1ère partie de l’entretien accordé par Romain Laplanche sur Bielsa : https://www.ecofoot.fr/interview-romain-laplanche-mystere-bielsa-2478/

L’ouvrage Le Mystère Bielsa écrit par Romain Laplanche est disponible sur Amazon

Propos recueillis par Quentin Migliarini , Ruben Slagter et Jean-Baptiste Guégan 

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