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Les droits TV explosent, attention au retour de bâton

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Ververidis Vasilis / Shutterstock.com

Dans cette nouvelle tribune, co-publiée avec la Fondation Jean Jaurès, Pierre Rondeau, Economiste du Sport, et Richard Bouigue, Premier Adjoint PS à la Mairie du XIIème arrondissement de Paris, s’interrogent sur la soutenabilité du modèle économique de Mediapro, futur détenteur des droits TV de Ligue 1. Gare au retour de bâton.

La semaine dernière, tout le football français se félicitait de l’inflation historique des droits TV : suite aux négociations entamées par la LFP, notre championnat prenait d’un coup 60% de valeur et atteignait les 1,153 milliard d’euros pour la période 2020-2024.

Grâce à l’intensification de la concurrence, avec l’arrivée d’un nouveau diffuseur, l’espagnol Mediapro, et l’engouement médiatique et sportif croissant de la Ligue 1, la France devenait ainsi le 3ème pays de foot le plus cher d’Europe, derrière l’Angleterre et l’Allemagne. Et plus d’argent signifiait plus de redistribution en faveur des clubs, plus d’investissement, plus d’attractivité, plus de reconnaissance, plus de présence… C’est un cercle vertueux économico-sportif qui devrait s’enclencher pour l’ensemble des acteurs et dans l’intérêt du plus grand nombre. Un formidable effet domino dont tout le monde profitera.

Une description parfaite n’est-ce pas ? D’autant plus que sitôt l’annonce faite, personne, peut-être mis à part Canal+ déçu d’avoir perdu ses droits de diffusion, ne s’est offusqué du montant. Didier Quillot, le président de la LFP, alla même jusqu’à dire « que ce milliard était normal, vu la qualité et la puissance de frappe de la Ligue 1 française » (rappelons-nous que ne sommes que 5ème à l’indice UEFA et n’avons remporté qu’une seule Ligue des Champions …).

Mais avons-nous pensé à la stabilité du système ? Avons-nous tenu compte de l’avis des supporters et des fans de football ? Avons-nous réfléchi aux conséquences sur l’économie des médias en France, et leur quête incessante de rentabilité ?

Non, l’immense majorité des observateurs a applaudi cette hyperinflation, de façon aveugle ou profondément hypocrite. En revanche, lorsqu’on pose la question du retour sur investissement de Mediapro et de BeIN Sports, nous faisons face à un mur. Comment un nouveau média, sans aucune expérience en France, va-t-il pouvoir dégager des bénéfices avec les seuls droits TV de la Ligue 1, à plus de 800 millions d’euros ?

Il faudrait, en effet, au moins 7 millions d’abonnés payant chacun 15€ par mois pour être à l’équilibre. Où sont les 7 millions de fans de foot en France ? BeIn Sports, avec d’autres droits que la Ligue 1, est parvenu à se stabiliser, après 7 ans d’existence, à 3,5 millions d’abonnés. Quant à Canal+, avec l’offre de cinéma en plus, il ne compte « que » 6 millions d’abonnés, et en perd année après année.

La rentabilité se pose donc bien évidemment. Alors que nous allons devenir le 3ème championnat le plus cher d’Europe, nous ne sommes pas une terre de foot.

Nous n’avons pas les mêmes audiences qu’en Angleterre ou qu’en Allemagne. Sur de grosses affiches, BeIN Sports et Canal dépassent rarement les 2,5 millions de téléspectateurs et même lorsque les matchs sont diffusés en clair, nous ne battons jamais des records. Idem dans les stades, nous avons l’affluence moyenne la plus faible des championnats du big-five, quand bien même, d’après Didier Quillot, cette dernière augmente continuellement.

Alors où seront ces 7 millions d’abonnés ? Comment BeIN Sports et Mediapro pourront-ils tenir leur engagement ? Un risque existe sur la pérennité du système. Car si l’un des deux fait faillite ou se retire, comment les clubs télédépendants pourront-ils tenir leur comptabilité ? Rappelons-nous le cas anglais où, au début des années 2000, la disparition du groupe ITV Digital, propriétaire des droits TV de la deuxième, troisième et quatrième division, a provoqué la faillite de 15% des clubs participants.

Puis que dire des supporters et des fans de foot ? Allons-nous payer, en 2020, plus de 50€ par mois pour regarder des matchs à la télé ? En sachant que Mediapro a annoncé une première offre à 25€, que BeIN Sports sera toujours là, que les rumeurs annoncent que Canal se positionnera pour les sous-licences et qu’il faudra compter sur Altice (RMC Sport) pour les matchs de coupe d’Europe, combien devrons-nous débourser pour apprécier le foot sur nos écrans ?

Et si les fans refusent, il y aura toujours le streaming illégal, le partage de code de connexion et la mutualisation des abonnements, donc un risque supplémentaire pour les médias et les clubs. Outre-Manche, c’est précisément ce qu’il s’est passé, avec une baisse de 14% de l’audience moyenne et une renégociation des droits entamée au rabais

Vous l’aurez compris, de grandes questions restent en suspens. Quid de la rentabilité ? Quid des supporters, des fans et des téléspectateurs ? Quid de la pérennité comptable des clubs ? Nous ne crions pas déjà au loup, nous ne sommes pas des médisants, mais nous ne faisons que nous alarmer contre des menaces probables.

Car nous ne souhaitons qu’une seule chose : protéger notre sport-chéri.

Pierre Rondeau et Richard Bouigue, co-directeurs de l’Observatoire Sport et Société à la Fondation Jean Jaurès et co-auteurs du livre Le foot va-t-il exploser : pour une régulation du système économique du football

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