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La FIFA et ses désirs expansionnistes

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Yuri Turkov / Shutterstock.com

Coupe du monde à 48 nations qui devrait être organisée dès 2022 au Qatar. Projet de Mondial des Clubs élargi à 24 organisé tous les 4 ans. Ces dernières semaines, la FIFA a multiplié les initiatives visant à remodeler et accroître le format de ses principales compétitions. Des décisions qui ne dissimulent pas exclusivement des intérêts financiers. Jean-Baptiste Guégan, Spécialiste en Géopolitique du Sport et Auteur de Géopolitique du Sport : une autre explication du monde nous livre ses analyses sur les motivations poussant la fédération internationale à revoir le format de ses tournois phares.

La FIFA s’apprête à anticiper l’élargissement du format de la Coupe du Monde dès l’édition 2022 au Qatar. Pourquoi la fédération internationale précipite-t-elle un tel élargissement ?

Le Conseil de la FIFA qui s’est déroulé à Miami les 15 et 16 mars a proposé à l’ensemble des fédérations présentes, l’idée d’un élargissement pour la Coupe du monde organisée par le Qatar en 2022. Appuyée par une étude de faisabilité en faveur de cette hypothèse, la proposition a été retenue par une nette majorité des votants.

Malgré son droit de s’y opposer, le Qatar a répondu favorablement à la demande en raison des intérêts supérieurs du football et du Golfe Persique. Une communication qui ne leurre personne sur les réelles conditions de ce passage à 48 équipes.

Changer le format d’une Coupe du monde 4 ans avant l’échéance est une première. Les raisons ne manquent d’ailleurs pas pour expliquer la volonté de la FIFA de faire passer si vite de 32 à 48 équipes la Coupe du monde 2022 au Qatar.

La première raison de cet élargissement imprévu est évidente : la FIFA souhaite augmenter ses revenus. En augmentant le nombre de qualifiés (+16) et de matchs (+12), le nombre de territoires concernés augmentera et en retour, la demande de la part des audiences, des distributeurs et des diffuseurs mais aussi des partenaires et sponsors suivra.

Le nombre de tickets vendus et le volume de prestations seront alors proportionnels au nombre de participants, il en ira de même pour le nombre de touristes attendus et les retombées générales de la manifestation.

Sur les plans économique et médiatique, la FIFA a tout à y gagner. En dehors des coûts liés à l’élargissement, elle estime d’ailleurs à 352 millions d’euros supplémentaires, ses retombées avec une Coupe du monde élargie à 48.

Avec un bénéfice potentiel augmenté de 26 millions et une visibilité mondiale encore accrue, “jouer plus pour gagner plus” devient un refrain fréquent dans les couloirs de l’association à but non lucratif qu’est la FIFA.

Le gain n’est pourtant pas la seule motivation de la FIFA. L’institution zurichoise et son Président, Gianni Infantino, veulent profiter de cet élargissement pour garder l’initiative, améliorer et maîtriser leur image et leur communication. Avec une ouverture à 48, l’occasion est belle de raconter une autre histoire, celle d’une “nouvelle FIFA” régnant sur la planète football.

« “Jouer plus pour gagner plus” devient un refrain fréquent dans les couloirs de la FIFA »

En dépit des critiques à venir et de la réalité, il y a fort à parier que ce storytelling fera abstraction des conditions d’attribution de la compétition au Qatar, des années Blatter, de la situation des travailleurs du Golfe.

Au regard de la crise dans le Golfe Persique entre le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et Bahreïn, la Coupe du monde 2022 constitue une aubaine, celle de transformer une somme fâcheuse de problèmes en formidable opportunité.

En conviant plus d’équipes, la FIFA pousse le Qatar à s’ouvrir à ses voisins pour faire face aux défis d’organisation qui vont de pair. Cette ouverture contrainte peut constituer un moyen de favoriser une détente dans la région et contribuer à restaurer une paix relative.

Du moins cette histoire mérite-t-elle d’être racontée comme le CIO a su le faire pour les deux Corée dès les Jeux de Pyeongchang. Après libre à chacun de croire aux promesses et aux déclarations d’intention.

Le Qatar l’a d’ailleurs bien compris. Bien que son ambition initiale ait été différente, le Supreme Committee for Delivery and Legacy, le comité qatarien d’organisation de la Coupe du monde 2022, s’est montré “ouvert à l’idée d’un éventuel élargissement de la Coupe du monde en 2022 à 48 équipes” comme l’a souligné l’Équipe dans son édition dominicale du 17 mars. Avec toutes les conséquences que cela implique.

Pour les autorités qatariennes, accepter de partager la Coupe du monde avec son voisinage immédiat est aussi une manière de reprendre la main et de communiquer en mettant en avant leur volonté d’apaiser les tensions. Tout cela sans perdre la face. Et ils l’ont fait avec une certaine maestria en ajoutant que “(leur) ouverture d’esprit reposait sur (leur) engagement à organiser une Coupe du monde qui profite au mieux à la région et à ses habitants. (Leur) mission a toujours été de faire en sorte que cette Coupe du monde appartienne à l’ensemble du monde arabe et du Moyen Orient”.

En termes de communication vers l’extérieur, le scénario est parfait : le Qatar perd peu et la FIFA s’impose comme un intermédiaire de premier plan. A elle de vanter le dialogue et la collaboration et de s’en arroger les retombées médiatiques et symboliques.

D’autant qu’avec une telle stratégie, elle facilite le retour au calme et la paix dans la région par l’entremise de son charismatique Président. La Coupe du monde 2022 n’est plus une manifestation sportive, c’est une vitrine idéale pour l’institution et celui qui la pilote.

Très loin des intérêts du jeu à proprement parler, avec un discours aussi naïvement rassembleur, l’unanimité sera facile à faire. Et c’est justement qu’intervient le dernier élément qui explique la précipitation de la FIFA : l’ambition politique de son Président et son envie de le demeurer longtemps.

Avec une telle approche de 2022, Gianni Infantino fait un calcul politique habile en vue de sa réélection, même si pour l’heure personne n’ose se présenter contre lui. En procédant ainsi, il met en scène son habileté tactique et ses capacités de négociateur et de diplomate. Rien de tel pour endosser la panoplie des leaders de notre temps et soigner à la fois sa communication et ses relations avec toutes les parties.

Comme il a su le faire lors du match d’ouverture de la Coupe du monde 2018 en Russie et plus encore lors de la finale, sa figure d’homme de pouvoir s’est imposée sans trop de contestations au sein du microcosme du football mondial et à son sommet. Passer à 48 équipes en 2022 est un modèle de stratégie pour un dirigeant habitué à côtoyer les grands de ce monde, y compris les moins fréquentables.

En allant au-delà du ballon rond et en offrant le concours du football pour favoriser la désescalade dans le Golfe Persique, l’opération Coupe du monde à 48 est très maligne, tout en entretenant le fantasme très « Blatterien » d’un Prix Nobel de la paix pour lui ou l’institution. Sa très probable réélection en juin prochain apparaît dès lors comme une formalité en l’absence d’adversité.

Un autre mérite indirect se dessine : compter ses soutiens, mesurer l’état des forces en présence et l’importance de ses adversaires présents et futurs. Avec 48 équipes, la FIFA ne risque plus de regretter l’absence de grands pays de football comme en 2018 (Algérie, Pays-Bas, Cameroun, Ghana, Italie, Chine, Etats-Unis…) tout en répondant aux confédérations désireuses d’être mieux représentées comme l’Afrique et l’Asie. Le coup est presque parfait.

Avec le blocus exercé par ses voisins, certains spécialistes se demandaient déjà comment le Qatar allait pouvoir organiser une Coupe du Monde à 32 équipes sur son sol. Le pays va-t-il pouvoir supporter un élargissement du format ? Plusieurs dirigeants de la FIFA ont émis, à demi-mot, l’hypothèse d’organiser des rencontres de la Coupe du Monde 2022 en-dehors du Qatar. Un tel scénario est-il crédible ?

Le Qatar ne pourra pas passer en trois ans d’une manifestation à 32 équipes à une édition réunissant 48 participants. Les défis logistiques et le besoin d’infrastructures seront considérables. Et surtout impossibles à satisfaire en l’état.
Financer et construire 4 stades de plus en si peu de temps est inconséquent dans un contexte rendu étouffant par la crise dans le Golfe persique et le blocus terrestre qui entrave le Qatar.

Avec 48 équipes, il ne faut pas seulement plus de stades, mais aussi plus de camps de base et plus de terrains d’entraînement aux normes FIFA. Sans parler du calendrier impossible à tenir et des capacités à atteindre pour accueillir, transporter et loger davantage de délégations, de partenaires et de touristes.

Quand bien même l’émirat qatarien mettrait les bouchées doubles, il serait contraint de renoncer.

A son grand dam, le Qatar l’a bien compris. Une seule solution alors s’impose : solliciter ses (encombrants) voisins.

Contrairement à ce qu’a pu déclarer Xavi au journal indien Sport Star, le Mondial qatarien est face à une équation comportant quatre solutions pour passer à 48 équipes. S’il paraît peu vraisemblable qu’il s’y oppose, toutes ne se valent pas.

La première solution consiste à enlever la manifestation au Qatar à trois ans de l’échéance. Cela semble inenvisageable quand on considère le rôle et l’importance de l’émirat qatarien en tant qu’acteur du football mondial (BeIn Sports et ses droits, investissements de plus de 1,8 Md€ au PSG, présence à Miami et Eupen…).

L’impossibilité de trouver une alternative si près de l’échéance explique aussi le maintien dans la compétition dans l’émirat. Procéder ainsi rassurera tout le monde : la FIFA et la rentabilité de sa manifestation mais aussi les ayants droit, les top sponsors et les partenaires de l’institution sise à Zurich.

La deuxième option, la plus simple, consiste à coorganiser avec l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis voire Bahreïn. Cette solution est pourtant impossible à accepter pour le Qatar au regard de la crise du Golfe et de son durcissement. Quand bien même les problèmes organisationnels seraient résolus et le standing de la Coupe du monde assuré du point de vue géopolitique, le sacrifice serait beaucoup trop lourd à assumer.

Comme l’a rappelé Gianni Infantino, le Qatar a toujours son mot à dire. Il peut toujours refuser des modalités d’élargissement qui ne lui conviendraient pas et l’émirat dirigé par la famille Al Thani ne s’en privera pas. C’est une certitude. Derrière des dehors très policés, la seule condition d’acceptation d’un élargissement et d’une co-organisation est simple : tout sauf l’Arabie Saoudite, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis !

Vu les relations qu’entretiennent les trois États depuis plus d’un an, cela n’a rien de surprenant. Ce qui est en jeu, c’est aussi la diplomatie publique du Qatar focalisée sur la construction d’un sport power global et d’un soft power élargi. Rien de moins.

L’affront d’une telle co-organisation réduirait tous les efforts consentis par la dynastie Al Thani depuis la fin des années 1990 et plus sûrement 2000 pour construire l’image d’un Etat indépendant et attractif. Ce serait aussi un camouflet personnel pour l’émir Tamim Al Thani, le signe d’un renoncement profond et la marque d’un délicat réalignement régional. Une nouvelle fois, nous sommes loin de la simple course d’un ballon.

« Ce qui est en jeu, c’est la diplomatie publique du Qatar focalisée sur la construction d’un sport power global et d’un soft power élargi »

Une troisième option, invraisemblable là encore, a été soulevée : coorganiser l’édition 2022 avec l’Iran. Cette provocation de la part des Qatariens a cela d’inconcevable qu’elle hystériserait le Golfe et ferait réagir les Etats-Unis. Dans le cadre du durcissement des sanctions internationales américaines qui frappent l’Etat iranien depuis l’arrivée de Donald Trump, une telle solution est trop risquée. Toutes les organisations et entreprises susceptibles d’échanger ne serait-ce qu’un dollar avec l’Iran seraient visées. Quand on sait le pouvoir de nuisance et d’influence des Américains sur la FIFA depuis la chute de Sepp Blatter et l’obtention de la Coupe du monde 2026, cette option restera au rang de fantasme.

La dernière solution, la plus acceptable par toutes les parties, consisterait à envisager une co-organisation avec des Etats du Golfe restés neutres et susceptibles de servir les intérêts de la région, tout en jouant le jeu du storytelling voulu par la FIFA.

Deux États sont en pointe, ce sont les jokers idéaux : le Koweït et Oman. Malgré des limites en termes de continuité territoriale, d’infrastructures et de positionnement international, cette hypothèse apparaît comme la plus vraisemblable d’autant qu’elle implique indirectement le reste de la région.

Tout le monde y gagnerait et un consensus serait aisé à trouver. Le Moyen-Orient profiterait dans son ensemble des retombées de la Coupe du monde. Le Qatar conserverait la manifestation et jouirait de retombées moindres mais réelles. Ses voisins capteraient les délégations et les touristes surnuméraires et tous s’en contenteront.

L’édition 2022 rendue possible avec un tel compromis offrirait une possibilité pour la FIFA et son Président de profiter de la situation pour tenir un discours apprécié de tous, un discours mobilisateur et idéaliste sur le football, sa capacité à rapprocher les peuples et favoriser la paix des cœurs.

Une telle situation correspondrait d’ailleurs au discours d’apaisement que les dirigeants du football qatarien ont tenu lorsque leur sélection nationale a triomphé lors de la dernière Coupe d’Asie des nations, après avoir vaincu l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis chez eux et remporté la finale face au Japon. Storytelling quand tu nous tiens…

Encore une fois, le football et le jeu apparaissent loin des préoccupations de tous… et la passion ne constitue pas une préoccupation première.

Avec cette Coupe du monde à 48 comme pour d’autres avant elle, tout n’est affaire que de géopolitique et de rapports de force entre des acteurs qui usent du football comme d’un instrument. Le romantisme n’a jamais existé dans ce sport.

La FIFA va également bientôt annoncer l’organisation d’un Mondial des clubs élargi auquel participeront 24 équipes. Un tournoi qui se déroulera tous les 4 ans et prendra la place de la Coupe des Confédérations dans le calendrier. La FIFA lance-t-elle uniquement cette compétition pour des motifs financiers ? Ne cherche-t-elle pas également à asseoir son leadership sur la discipline face à l’UEFA ?

Les deux motivations ne sont pas éloignées l’une de l’autre et se concilient.

L’UEFA et son Président récemment réélu Aleksander Ceferin sont des adversaires de la FIFA et de la vision exclusivement business du football que développe Gianni Infantino.

Les profits à tout prix, la financiarisation actuelle du football de clubs et l’inflation du produit football en termes d’exposition et de coûts sont des menaces pour le football et ses acteurs.

L’UEFA l’a compris et veut les réguler. La FIFA veut en profiter pour maximiser ses revenus et son emprise. Le reste est secondaire. L’opposition entre les deux est frontale et sans répit.

Le projet élargi de championnat du monde des clubs comparable à une superleague mondiale réduite est le dernier avatar de cette opposition. Ce nouveau tournoi à 24 menace l’exposition de la Ligue des Champions et son statut de première manifestation de football de clubs de haut niveau. Or, la Ligue des Champions est un produit très rentable pour l’UEFA et son premier poste de revenus annuels venant du football de clubs.

« L’opposition entre la FIFA et l’UEFA est frontale et sans répit »

Proposer un tel produit compétitif répond certes à une logique sportive – achever la mondialisation des compétitions de clubs – mais il revient aussi à capter les revenus du football de clubs au profit de la seule FIFA, tout en s’appuyant sur des clubs qui seraient majoritairement européens et donc membres des championnats de l’UEFA. C’est une manière indirecte mais frontale d’affaiblir la confédération européenne pour finir de globaliser le football de clubs.

Évidemment le produit promet d’être extrêmement attractif pour les amateurs, les diffuseurs et les partenaires, mais aussi très rémunérateur pour son organisateur, la FIFA.

Là encore l’UEFA serre les rangs et s’est opposée unanimement via ses représentants lors du conseil de Miami. Elle a d’ailleurs été suivie par l’ECA, le groupement des plus grands clubs européens. Même si les clubs ont tout intérêt à moyen terme à ce type de compétition, et la réaction moins tranchée du Real Madrid est à comprendre dans ce sens.

Outre la surcharge du calendrier compétitif qui ne ménagera pas les premiers acteurs du jeu – les joueurs – une telle manifestation est aussi une manière de réaffirmer pour la FIFA, son leadership. La reprise en main autoritaire sur la gouvernance du football de clubs avec cette manifestation mondiale est une stratégie idéale. Elle remplace une Coupe des confédérations peu populaire tout en offrant des retombées gigantesques.

Avec une telle proposition, l’UEFA est donc invitée à rester unie ou à rentrer dans le rang après sa nette opposition lors du conseil de Miami qui vient de s’achever.

La situation ne sera pas si simple ceci étant. Quand on sait le rapport de forces à l’œuvre dans le cadre des élections à la présidence de la FIFA ou dans les procédures de désignations des pays organisateurs des Coupes du monde (55 votes pour 55 fédérations), cette nouvelle n’est pas anodine. L’Europe continue avec le nouveau mode électoral à l’œuvre (1 fédération, 1 voix) à peser sur les décisions stratégiques voulues par la FIFA et son Président. Elle peut donc continuer à les contrecarrer.

Avec ce projet de compétition d’abord élargie puis à 24, l’institution pilotée par Gianni Infantino conduit une politique habile en utilisant le football mondial de clubs comme levier de pouvoir. Mais l’UEFA ne se laissera pas faire, elle l’a montré, bien aidé pour l’instant par le concours de l’ECA. Elle s’impose plus que jamais comme un obstacle et le premier adversaire des ambitions du Président helvète. Reste à consolider cette unité et à s’assurer du soutien pérenne de l’ECA dont les intérêts évidemment divergent (ressources accrues pour les top clubs, exposition mondiale assurée et favorisée…).

Avec une telle volonté de fragiliser la confédération européenne, on peut se demander jusqu’où la situation peut aller et si le football en sortira grandi. La désignation de la candidature pour la Coupe du monde 2030 sera le prochain épisode de cette lutte sans merci.

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