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Publié le 3 octobre, 2016 | par Anthony Alyce

« QSI voudra pérenniser les bienfaits des importants investissements réalisés au sein du PSG »

Ecofoot.fr a eu la chance cette semaine de s’entretenir avec Carole Gomez, chercheur à l’IRIS et spécialiste des questions liées à l’impact du sport sur les relations internationales. Au cours de cette interview, nous avons abordé la stratégie d’investissements dans le football mise en place par le Qatar et la Chine tout en évaluant leurs objectifs et motivations. Les investissements de QSI au sein du PSG sont-ils durables ? Pourquoi la Chine investit-elle massivement dans le football ? Carole Gomez décrypte pour nous les enjeux liés à ces politiques d’investissements…

Pourquoi des pays comme la Chine ou le Qatar – présentant des caractéristiques très différentes – ont-ils décidé d’investir massivement dans le sport et plus précisément dans le football ?

En développant sa diplomatie sportive, un pays cherche à rayonner à l’international par l’intermédiaire du sport. Cela peut se traduire par différentes composantes : l’organisation de grandes compétitions sportives, l’obtention d’excellents résultats au niveau continental ou international, la reconnaissance d’un centre de formation particulièrement performant, la mise en place d’échanges en matière de savoir-faire via la création de coopérations…

L’intérêt des pays pour le sport en général et le football en particulier n’est pas une nouveauté. La diplomatie sportive a émergée depuis déjà plusieurs décennies. A ce niveau, on peut notamment citer la diplomatie du ping-pong mise en place entre la Chine et les Etats-Unis dans les années 1970.

Après, certains pays décident de porter plus particulièrement leur choix sur le football car c’est le sport le plus universel et le plus médiatisé. C’est aujourd’hui la discipline qui permet de toucher le plus grand nombre de personnes en matière de diplomatie sportive.

Pour le Qatar, l’objectif premier des investissements était d’acquérir une véritable notoriété sur la scène internationale. Il y a une quinzaine d’années, hormis les spécialistes du Moyen-Orient, peu de gens s’intéressaient à ce pays et à sa politique. Aujourd’hui, grâce aux investissements sportifs qui ont été consentis, le Qatar a réussi à se faire un nom et à devenir un acteur à part entière sur la scène internationale sportive et, surtout, politique !

Concernant la Chine, la situation est quelque peu différente. Avant d’entreprendre ses investissements dans le football, la Chine était déjà très présente sur la scène internationale sportive, politique et économique. Néanmoins, le football suscite désormais un tel intérêt que le pays a décidé également de s’intéresser à ce sport pour des questions de puissance.

Comment le Qatar a-t-il choisi le PSG pour réaliser son premier mouvement de grande ampleur au sein du football mondial ?

Globalement, les investissements opérés par les Qataris au cours des dernières années ne se sont pas limités au sport. Ils ont également réalisé des opérations financières dans l’immobilier – principalement des hôtels – ainsi que dans des entreprises de luxe.

Au final, l’image renvoyée par Paris était très cohérente avec la stratégie de diversification d’activités entreprise par le Qatar. Le PSG est le club d’une grande capitale avec un palmarès assez fourni. Le Qatar pouvait associer indirectement son nom à la ville de Paris.

Les investissements réalisés par QSI au sein du PSG seront-ils maintenus au-delà de l’organisation de la Coupe du Monde 2022 ?

L’organisation du Mondial 2022 constituera indéniablement un temps fort de la politique mise en place par le Qatar. Toute la stratégie sportive du pays tourne autour de cet événement.

Cependant, on peut raisonnablement estimer que QSI soutiendra le PSG à long terme. QSI voudra pérenniser les bienfaits des importants investissements réalisés au sein du PSG. Le Qatar a entrepris de profondes réformes dans son pays ce qui implique une stratégie de long terme menée par le pays dans le secteur sportif. Il y a une réelle volonté du Qatar de placer le sport au cœur des préoccupations nationales, notamment pour des raisons de santé publique.

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Les faibles cours des matières premières peuvent-ils affecter la stratégie d’investissements de QSI au sein du PSG ?

La chute des cours de certaines matières premières et notamment du pétrole a eu des conséquences importantes en termes de diplomatie sportive. Le cas de l’Azerbaïdjan est parlant. Lors des dernières années, ce pays avait développé une politique assez volontariste concernant la diplomatie sportive. Compte tenu de la baisse des cours du pétrole, le pays a finalement été contraint de réduire ses investissements dans le secteur.

Cependant, le cas de Qatar est différent. Les investissements opérés dans le sport sont également réalisés dans l’optique de diversifier ses activités, et justement, de ne plus être aussi dépendant des cours des matières premières. Si la baisse du cours des matières premières aura inévitablement des effets sur la vie économique du pays, le Qatar ne devrait pas baisser ses investissements dans le secteur sportif, même s’il sera peut-être amené à réaliser quelques arbitrages.

Quels sont les bénéfices tangibles perçus par le Qatar depuis que le pays a décidé d’investir massivement dans le football ?

Le premier objectif du pays était de faire émerger le Qatar sur la scène internationale, tant sur le plan sportif que politique. On peut dire aujourd’hui qu’il a été atteint. Le Qatar a réussi très rapidement à dépasser le simple cadre sportif à travers sa politique d’investissements.

Après, il est difficile d’avancer plus d’éléments de réponses pour le moment. Un premier bilan ne pourra être dressé qu’au lendemain de la Coupe du Monde 2022. En organisant un tel événement, le Qatar va attirer les projecteurs sur lui. L’organisation d’une telle compétition lui permet de bénéficier d’une incroyable exposition médiatique mais le pays rencontre également des critiques sur certains aspects de sa politique, critiques qui pourront s’intensifier à l’approche de 2022. Il faudra alors voir si les éloges auront pris le pas sur les critiques ou inversement.

Contrairement au Qatar, le gouvernement chinois investit indirectement dans le football en s’appuyant plutôt sur les gros acteurs économiques et industriels du pays. Ce choix est-il pertinent ?

Il faut analyser cette réorientation stratégique de la Chine de deux points de vue : sportif/politique et économique.

Sur le plan sportif/politique, le président chinois Xi Jinping a fait part à de nombreuses reprises de sa passion pour le football, de sa volonté d’investir dans ce domaine pour que la Chine ne soit plus un « nain footballistique ». Alors que la Chine a véritablement émergé lors des dernières années comme une grande puissance du sport mondial, le pays n’a pas réussi à reproduire les mêmes résultats concernant le football.

Pour effacer les mauvaises performances, le pouvoir central a déployé en 2015 un plan stratégique en trois étapes : augmenter le nombre de licenciés, accroitre la construction et le développement d’infrastructures et la formation d’entraineurs d’ici à l’horizon 2020 ; faire de la Chine un acteur de premier rang en Asie et organiser une Coupe du Monde à l’horizon 2030 ; enfin, obtenir un statut « footballistique » en conformité avec le statut économique accordé désormais à la Chine.

D’un point de vue économique, le pouvoir central a incité un certain nombre de grands groupes du pays à diversifier leurs investissements, au niveau sectoriel mais aussi géographique, en augmentant leurs activités à l’étranger. Un certain nombre d’études menées ont indiqué que le football pouvait être considéré comme la porte d’entrée idéale pour les grands groupes chinois afin de pénétrer les différents marchés européens. C’est pour cela que des entreprises chinoises ont multiplié leurs investissements à destination de clubs français, espagnols ou encore italiens au cours des derniers mois. L’objectif n’est donc pas purement sportif mais également économique.

Sur quels critères les entreprises chinoises sélectionnent-elles les clubs dans lesquels elles investissent ?

Pour répondre à cette question, on peut prendre l’exemple français. Tous les investissements réalisés ont été opérés auprès de clubs bénéficiant d’un très bon centre de formation. L’AJ Auxerre ou encore l’Olympique Lyonnais forment régulièrement d’excellents joueurs au sein de leur académie. Ainsi, à travers leurs investissements, les entreprises chinoises font un pari sur l’avenir. Il y a une volonté de mener un travail sur le long terme en investissant dans des cibles attractives tout en développant un certain savoir-faire qui pourrait, plus tard, être importé en Chine. Les entreprises chinoises veulent comprendre les mécanismes qui permettent de mettre en place un club performant tout en s’appuyant sur une formation efficace.

En parallèle des investissements opérés, il faut avoir en tête le redémarrage du championnat chinois de Chinese Super League, après être tombé en désuétude car complètement gangrené par la corruption. A l’époque, cette compétition avait fait fuir les spectateurs, les sponsors et les diffuseurs. Il y a une volonté de renouveler ce championnat avec l’arrivée de nouveaux partenaires et la mise en place d’une nouvelle politique. Mais, pour durer sur le long terme, ce championnat doit s’imprégner de bonnes pratiques. Et on peut penser que les investissements réalisés actuellement dans le football européen constituent un bon moyen pour apprendre les bonnes pratiques afin de les reproduire au niveau local.

A l’avenir, la Chine peut-elle s’imposer comme une superpuissance du football mondial ?

Les déclarations de Xi Jinping depuis 2012, notamment en matière de développement du football, sont récurrentes, constantes et surtout de plus en plus précises. Il existe véritablement un plan, mis en place en 2015 et bien orchestré, pour concrétiser ce projet sur le court, moyen et long terme. Le développement du football n’est pas du tout un sujet pris à la légère en Chine. Nous sommes face à une  politique réfléchie et pensée par les dirigeants chinois. Dans ses discours, le président chinois revient régulièrement sur les moqueries que peuvent susciter les performances de la Chine en matière de football, jouant sur ce ressort pour accélérer son développement. Le président chinois en fait une véritable question d’honneur !




D’ailleurs, il est possible de faire un parallèle avec la politique menée par le pays concernant le développement de l’escrime. Dans l’optique des Jeux de Pékin, en 2008, la Chine avait identifié ce sport comme priorité de développement. La Fédération avait alors recruté au pays les plus grands maîtres d’armes, dont certains Français, afin de faire progresser les escrimeurs chinois. Et, en quelques années, la Chine est passée d’une nation relativement absente dans ce sport à un pays en capacité de ramener de nombreuses médailles. D’ailleurs, la Chine a étoffé son palmarès dans cette discipline lors des dernières olympiades.

Aujourd’hui, il n’est pas encore possible d’affirmer catégoriquement que la Chine deviendra une superpuissance du football. Néanmoins, le pays devrait atteindre certains de ses objectifs, notamment au sujet de la croissance du nombre de licenciés ou encore de la montée en gamme de ses centres de formation. Des éléments qui aideront le pays à renforcer sa compétitivité, afin de devenir une nation qui compte concernant le ballon rond. Après, il faudra que le succès populaire perdure au sujet de cette discipline pour envisager un développement durable de la discipline.

Assiste-t-on à une dépolarisation du football mondial ?

Ce phénomène est déjà perceptible. Lors du mercato hivernal 2016, la Chinese Super League a été la compétition qui a le plus investi sur le marché des transferts, devant la Premier League ! Au cours de cet entretien, nous avons essentiellement évoqué la Qatar et la Chine mais d’autres pays commencent également à s’éveiller au football comme l’Inde, via l’émergence de sa nouvelle compétition.

Aujourd’hui,  il est clair que le football s’inscrit pleinement dans la mondialisation. Une mondialisation sportive qui passe également par l’organisation de compétitions internationales dans de nouvelles régions. Du coup, on se dirige plutôt vers une multiplication des nations en capacité de remporter la Coupe du Monde.

Aujourd’hui, il est clair que le football s’inscrit pleinement dans la mondialisation.Click to Tweet

Ce phénomène n’existe pas uniquement dans le football. A un degré moindre, on retrouve une même tendance dans le rugby avec l’émergence de nouvelles nations comme le Japon, au rugby à XV ou le Kenya au rugby à VII. Un mouvement qui devrait encore renforcer l’intérêt et l’enthousiasme des foules pour les grandes compétitions internationales sportives !

D’autres pays pourraient-ils suivre le même chemin que le Qatar et la Chine en investissant massivement dans le football lors des années à venir ?

Le sport devient un instrument pris de plus en plus au sérieux afin de repositionner un pays sur la scène internationale. Même si la diplomatie sportive n’est pas nouvelle, la stratégie du Qatar a révélé au grand jour le pouvoir du sport dans les relations internationales. Et d’autres pays pourraient être tentés d’imiter une telle stratégie.

Néanmoins la conjoncture économique, avec un ralentissement de la croissance mondiale, pourrait réduire les ambitions de certaines nations dans ce domaine. Certains pays ne peuvent plus aujourd’hui se permettre d’investir massivement dans le secteur sportif sous peine de connaître une vive contestation sociale. Les investissements dans le secteur sportif peuvent s’avérer très payants mais ils sont également à risque, en raison notamment de la part d’incertitude dans les résultats.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la géopolitique du sport, n’hésitez pas à consulter les travaux de l’IRIS sur leur site officiel : http://www.iris-france.org/

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Source photo à la Une : Flickr.com (UNCTADCC BY-SA 2.0)


A propos du contributeur / de la contributrice

Spécialiste des problématiques sport-business, j'interviens régulièrement pour différents médias sur des sujets liés à l'économie du football. Entrepreneur & Fondateur d'Ecofoot.fr



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