Interview

« La Chine demandera à organiser la Coupe du Monde 2026 ou 2030 »

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Jean-Baptiste Guégan, Expert en géopolitique du sport et Auteur de Géopolitique du sport, une autre explication du monde, livre ses analyses pour Ecofoot.fr au sujet des importants investissements chinois réalisés dans le football.

Pourquoi les hommes d’affaires chinois ont-ils investi massivement dans le football européen au cours des dernières années ?

On peut distinguer trois raisons majeures : la première est d’ordre politique et géopolitique, les deux autres sont d’ordre économique et financière.

La première motivation des investissements chinois dans le football européen tient aux perspectives d’alignement et de rapprochement avec le pouvoir politique chinois incarné par Xi Jinping, le Secrétaire Général du Parti Communiste Chinois.

En effet, de tels investissements privés répondent à une demande de l’Etat chinois autant qu’à la volonté pour ceux qui les font, de bénéficier de ses largesses et d’opportunités business sur le territoire national.

L’action du groupe Wanda (achats de droits, investissements massifs…) répond à cette logique, tout comme celle d’AliBaba sports, groupe possédé par Jack Ma et véritable bras armé du régime. Dans une économie chinoise où le capitalisme d’Etat et le népotisme dominent, avoir les faveurs du pouvoir ou répondre à ses demandes est essentiel.

Or, dans le cadre de son plan de développement du sport en Chine, le principal dirigeant du Parti Communiste Chinois mène une politique volontariste axée sur le sport, et notamment sur le premier d’entre eux, le football.

Xi Jinping cherche à développer un “rêve chinois”. Il souhaite développer un soft power national capable de susciter la fierté nationale et l’adhésion à l’étranger. Son ambition est donc d’instrumentaliser le sport de manière à construire une puissance chinoise globale et complète. C’est pour cela notamment que la Chine s’est énormément rapprochée de la FIFA, qu’elle soutient le Qatar et qu’elle demandera à organiser la Coupe du Monde en 2026 ou 2030. Sa visée est clairement géopolitique et mondiale. Je le développe d’ailleurs plus longuement dans mon dernier livre, Géopolitique du sport, une autre explication du monde qui vient de paraître aux éditions Bréal.

Suivant cette logique, tout le monde a intérêt à suivre l’impulsion donnée par le sommet de l’Etat. Cela explique l’achat de clubs étrangers (Milan AC, Inter Milan, Aston Villa,…) et la multiplication des participations chinoises dans les clubs européens (Lyon, OGC Nice, Granada CF, Atlético de Madrid…).

Le rapprochement entre les clubs chinois souvent proches de grands groupes et des clubs européens en est une autre illustration.

La seconde raison des investissements chinois dans le football européen est toute aussi raisonnable. Elle est à la fois économique et financière. Le sport mondial et le football qui est le premier d’entre eux, connaissent une croissance forte depuis une décennie. En acteurs économiques rationnels, les entreprises chinoises s’accaparent donc les joyaux du sport européen et y investissent massivement, comme elles le font dans d’autres secteurs d’activités (aéronautique, ingénierie, télécommunication, transports…). Bénéficiant de fonds importants liés notamment à une croissance forte et à un marché aussi important que préservé, elles prennent le contrôle d’activités dont les perspectives de croissance sont manifestes. Pour s’en convaincre, il suffit de voir l’inflation des transferts et des droits en Europe pour mesurer les perspectives de gain potentiel ou la rentabilité possible des investissements consentis…

*montant de l’investissement non communiqué

L’opportunisme économique est donc l’autre motivation majeure et il vient nourrir une troisième tendance: le développement d’une offre globale de loisirs “made in China”, à destination de son propre marché et du reste du monde.

En effet, avec le développement d’une société des loisirs en Chine, la classe moyenne chinoise est en demande de spectacles et de divertissements, notamment sportifs. Ces entreprises en investissant dans le football européen, acquièrent des savoir-faire, développent des compétences supplémentaires à la manière des transferts de technologie dans l’industrie. Le développement des écoles de football labellisées FC Barcelone, OL ou PSG s’inscrit dans cette dynamique, de même que les échanges de formateurs.

En procédant ainsi, les investisseurs chinois ont deux objectifs. La première idée est de s’imposer comme des leaders nationaux du divertissement sportif.

La seconde est plus globale. Elle conduit les entreprises et les hommes d’affaires chinois à construire des groupes qui sont désireux de peser dans l’offre mondiale du sport et du divertissement : les groupes Wanda et Alibaba ont cette double réflexion. Ils agissent sur l’achat de droits, le financement des clubs et donc des compétitions jusqu’à devenir incontournables.

La Chine a-t-elle réellement besoin du football pour asseoir sa puissance diplomatique à l’échelle mondiale ?

Par rapport aux Etats-Unis et dans un monde incertain, la Chine pâtit d’un déficit d’image, de rayonnement et d’attractivité pour l’opinion mondiale. Elle ne fait pas rêver comme peut le faire la puissance américaine avec ses médias, ses films et ses vedettes. Elle est toujours vue comme un régime autoritaire et sa position vis-à-vis du Tibet ou des opposants politiques n’aide pas.

Pour asseoir sa puissance globale, la Chine doit changer d’image internationale. Elle en a besoin et fait beaucoup pour y parvenir. L’idée de “rêve chinois” va dans ce sens et complète notamment le projet des Nouvelles Routes de la soie. L’ambition est de gagner les cœurs et de construire une image valorisante de la Chine. En interne et à destination du reste du monde.

Le Qatar et la Russie n’ont pas fait autrement.

Le football étant le premier sport mondial, le plus populaire et le plus médiatisé, on comprend dès lors mieux pourquoi le pouvoir chinois souhaite autant y investir.

Il désire s’en servir pour montrer sa réussite et développer une image positive de la Chine via ce sport majeur. Le rugby lui sert aussi de la même manière. Au vu des sommes engagées et de la volonté du régime chinois, ils feront tout pour y parvenir. Le développement de son équipe nationale et de ses jeunes en troisième division allemande va dans ce sens : ils veulent gagner pour en tirer les bénéfices d’image afférents.

Y parviendront-ils ? C’est une autre question.

Face aux dernières mesures prises par le gouvernement chinois concernant la sortie de capitaux, ne va-t-on pas assister à un ralentissement des investissements réalisés par les acteurs économiques chinois au sein du football européen ?

Le gouvernement chinois a appelé à cesser les investissements irrationnels dans le football, en expliquant notamment récemment qu’il n’y avait plus de perspective de rentabilité réelle.

Cela va constituer un premier frein. La décision est de nature politique et elle sonne comme un avertissement.

Cette position gouvernementale est liée à l’inflation des dépenses et des investissements faramineux dans le football, en général et plus sûrement de la part d’acteurs chinois. La Chine est passée du 20ème rang des investisseurs dans le football au top 3 lors des deux derniers mercatos. Le rachat des deux Milan a fait de surcroît apparaître au grand jour, une tendance qui restait relativement confidentielle pour le grand public. D’où la nécessité d’être plus discret et mieux accepté.

Il existe une raison plus prosaïque à ce ralentissement des investissements : la nécessité de limiter la fuite des capitaux chinois à l’étranger depuis fin 2016. Face à une explosion des investissements chinois à l’étranger, le gouvernement de Xi Jinping a mis le holà. Cela explique aussi en partie cette position plus dure vis-à-vis des investissements dans le football.

Enfin, ce retrait peut s’expliquer d’une dernière manière, plus politique. Elle tient au mécontentement local devant les salaires extraordinaires versés aux mercenaires étrangers du football. Carlos Tevez, Ezequiel Lavezzi et consorts ont des rémunérations qui font jaser, d’autant que les joueurs chinois ne peuvent y prétendre. Sans parler de la majeure partie des consommateurs chinois.

Or, dans un État comme la Chine, l’obsession du Parti Communiste est de conserver le pouvoir. Ils ne prendront donc aucun risque. Pour cela, rien de telle que la volonté aussi politique que démagogique, d’afficher fermement la fin de la partie.

On devrait donc assister à une rationalisation des investissements à l’étranger mais aussi en Chine. Peut-être que l’inflation constatée depuis deux ans arrive à sa fin. La modération semble nécessaire et inévitable. La limite de nombre de joueurs étrangers imposée aux clubs chinois s’inscrit dans cette logique.

Ceci étant, les clubs européens peuvent encore croire au fait d’attirer des investisseurs chinois désireux de bénéficier de la croissance du football européen. Mais une chose semble certaine : le temps des mécènes ou de l’argent coulant à flots semble révolu.

Pour approfondir le sujet, n’hésitez pas à acquérir le dernier ouvrage publié par Jean-Baptiste Guégan  Géopolitique du sport, une autre explication du monde, publié aux éditions Bréal

Source photo à la Une : Pixabay – CC0 1.0

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