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« Les tentatives de récupération politique du sport sont très souvent réductrices, contradictoires, et surtout très opportunistes »

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Paolo Bona / Shutterstock.com

La classe politique française a régulièrement été tentée de récupérer les succès et les échecs de l’équipe de France de football dans les tournois internationaux pour pratiquer une analyse de la société. Pour mieux comprendre ce réflexe « politique » de nos dirigeants, Ecofoot.fr est parti à la rencontre de Jonathan Ervine, Maître de Conférences à Bangor University, et auteur de plusieurs papiers académiques à ce sujet.

Dans votre papier « Les banlieues and Les Bleus : Political and media discourse about sport and society in France », vous montrez comment le milieu « politico-médiatique » a utilisé les succès et les échecs de l’équipe de France pour relayer une image erronée de la société française (faussement unie en 1998, exagérément divisée en 2010). Jusqu’à présent, le dernier succès des Bleus en 2018 n’a pas été récupéré par la classe politique française. Ou, du moins, les tentatives ont été timides. Comment interprétez-vous ce changement ? A-t-on appris de nos erreurs ?

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Les tentatives de récupération politique du sport sont très souvent réductrices, contradictoires, et surtout très opportunistes. Par rapport à 1998, on peut dire que le climat politique en France en 2018 est nettement moins propice à la récupération politique du sport pour célébrer l’état de la nation. En 1998, il y avait une France plus optimiste par rapport au contexte économique et sa position dans le monde. Vingt ans plus tard, ce n’est plus le cas. Si on en croit un sondage IFOP publié par Paris Match dix jours après la victoire des Bleus en Russie, le public français est aujourd’hui nettement moins prêt à voir dans la victoire des Bleus en Russie un symbole d’unité, patriotisme ou optimisme qu’en 1998.

En 1998, célébrer la diversité à travers la réussite des Bleus au mondial a constitué en quelque sorte une façon de dénoncer la vision de la société française du Front National, un parti qui à l’époque augmentait son influence sur la scène politique française mais n’avait pas encore connu le genre de résultat lors des élections présidentielles ou européennes qu’il a obtenus pendant les vingt ans qui ont suivis 1998. Aujourd’hui, la classe politique en France – même à gauche – a beaucoup moins tendance à célébrer la diversité et les apports positifs de l’immigration qu’en 1998.

Même si certains ont pu voir dans la projection de l’image de Zidane ou Mbappé sur l’Arc de Triomphe le symbole d’une France moderne, diverse et tolérante, de tels gestes cachent des réalités plus complexes et nettement moins flatteuses. Si tous les échelons de la société française étaient si divers que l’équipe française de football – masculine ou féminine, d’ailleurs – on verrait beaucoup plus de ministres ou députés de minorités visibles et/ou issus de l’immigration. D’une certaine manière, la récupération politique de la réussite de l’équipe « Black, Blanc, Beur » de 1998 a célébré quelque chose que la classe politique française n’a jamais été et ne semble pas en phase de devenir.

Quand on compare 1998 et 2018, il faut analyser ce que représente la présidence de Macron. Sa politique est moins définie par une idéologie ou un projet de société que celle de ses prédécesseurs. Même si c’est vrai que cela fait plusieurs décennies qu’on parle moins de « projet de société » dans les discours politiques. Si on est d’accord avec ceux qui disaient avant le Mondial en Russie que les Bleus de Deschamps manquaient d’identité sur le plan tactique ou en matière de style de jeu, à la limite on peut dire qu’il y a un point commun entre le pragmatisme de Deschamps et celui de Macron.

Suite à leur sacre en Russie au mois de juillet dernier, les joueurs de l’équipe de France ont commis un sans-faute dans leur communication et leur comportement (hormis l’incident ayant impliqué Hugo Lloris). Les joueurs de l’équipe de France sont-ils mieux encadrés par la FFF ?

D’une certaine manière, on peut parler d’un avant et un après Knysna quand on évoque les relations entre les Bleus et les médias même si ce qui s’est passé pendant la Coupe du Monde de 2010 en Afrique du Sud est révélateur de tensions entre l’équipe de France et les médias qui étaient – à moindre mesure – déjà évidentes en 1998. En 2008, deux ans avant les événements de Knysna, Vincent Duluc avait déjà évoqué les relations difficiles entre Aimé Jacquet et les journalistes en 1998 dans un livre intitulé L’Affaire Jacquet.

Suite à la Coupe du Monde de 2010, le FFF avait sans doute envie de voir les Bleus réhabiliter l’image du football dans l’Hexagone. N’oublions pas que Noël Le Graët avait insisté en 2012 sur le besoin de « sortir des poules et avoir un comportement positif ». On peut dire que progressivement les Bleus se sont améliorés à la fois sur le terrain et en dehors du terrain à travers la Coupe du monde au Brésil en 2014, l’Euro de 2016 en France et finalement la Couple du monde 2018 en Russie. Néanmoins, cette stratégie médiatique crée aussi une situation où de plus en plus de joueurs parviennent à manier la langue de bois footballistique et finissent par parler sans dire grand-chose d’intéressant.

En France, on a coutume de dire que le football est complètement déconsidéré par les élites, pouvant expliquer les erreurs d’analyse commises par la classe politique suite au succès de 98 et à l’échec de 2010. Ce constat est-il toujours vrai ? Avoir à la tête de l’Etat un président fan de football peut-il faire évoluer l’image renvoyée par ce sport auprès des élites ?

Pour commencer, je dirais que l’attitude de Macron vis-à-vis du football n’est pas complètement en décalage avec celle de ses prédécesseurs. Les journalistes Bruno Jeudy et Karim Nedjari ont notamment mis en avant la passion de Nicolas Sarkozy pour le sport en général, et surtout le PSG, dans leur livre Sarkozy, côté vestiaires. Ce même Nicolas Sarkozy semble avoir parfois voulu se mettre en avant à travers sa pratique sportive – par exemple ses footings devant les caméras – pour projeter l’image d’un homme dynamique dont la vivacité l’a différenciée d’un Chirac prétendument usé. En revanche, en tant que Ministre de l’Intérieur, Sarkozy n’avait surtout pas cherché à exploiter le sport afin d’apaiser les tensions dans les banlieues. En visite à Toulouse en février 2003, il avait notamment dit à des policiers que « La police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux ».

Si François Hollande a joué pour les équipes minimes et cadets du FC Rouen, il n’a pas affiché son amour pour un grand club français de la même manière que Sarkozy a déclaré sa flamme pour le PSG et Macron a évoqué sa passion pour l’OM. Parfois on lit que Hollande serait – ou aurait été – fan de Rouen, Nantes, Guingamp ou Monaco, mais pour certains il aurait aussi un faible pour le FC Barcelone.

L’une des principales leçons que l’on peut tirer d’ouvrages tels que le numéro spécial de So Foot « Le Foot est-il de gauche ou de droite ? » en 2004 ou bien Politique Football Club de Laurent Jaoui et Lionel Rosso, c’est que les hommes et femmes politiques de quasiment tous les bords peuvent identifier dans le ballon rond l’expression de leur vision politique. Ces perspectives sont souvent superficielles et ils n’ont pas fait grand-chose pour changer l’image renvoyée par ce sport auprès des élites depuis 1998.

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