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« Le sport amateur est devenu, depuis trop longtemps, une variable d’ajustement pour la réduction des déficits publics »

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La victoire de l’équipe de France lors de la Coupe du Monde 2018 profitera-t-elle au football amateur ? Alors que la politique actuellement menée par le gouvernement Philippe engendre de nouvelles difficultés au sein du football amateur français ; Régis Juanico, Député Nouvelle Gauche de la Loire, souhaite profiter du succès des Bleus pour proposer de nouvelles mesures contribuant au financement du sport amateur français. Entretien.

La Fédération Française de Football va percevoir 32,5 M€ de la part de la FIFA pour la victoire des Bleus en Russie. Vous avez dernièrement émis la proposition de reverser cette manne financière – à l’exception des primes destinées aux joueurs et au staff technique – au football amateur. Cette proposition a-t-elle une chance d’être entendue ? Et sur quels critères la FFF pourrait-elle distribuer cette manne financière aux clubs amateurs ?

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Après le titre de l’Equipe de France de Football au Mondial, j’ai effectivement formulé le souhait que la victoire des Bleus puisse profiter, financièrement, au football amateur. Il ne s’agit pas de reverser l’intégralité des retombées financières du Mondial au football amateur, mais de faire en sorte que celui-ci ne soit pas le grand oublié, ne serait-ce que parce que l’excellente performance des Bleus va générer dans les semaines et les mois à venir un afflux considérable de jeunes joueurs dans ces clubs. Alors que ces structures de proximité vont avoir la responsabilité d’encadrer et de former les talents de demain, il faut leur donner les moyens de bien faire le travail. C’est pour cela que j’ai avancé l’idée que l’argent issu de la victoire des Bleus « ruisselle » jusqu’aux clubs formateurs, en écho à une fameuse théorie économique chère au Gouvernement. Je ne sais pas encore comment la FFF et le Ministère des sports entendent gérer cette situation, mais il y a urgence à agir, car, chaque jour, deux clubs mettent la clé sous la porte. Le sport amateur est devenu, depuis trop longtemps, une variable d’ajustement pour la réduction des déficits publics. En 1998, nous n’étions pas, ou nous étions trop mal, collectivement préparés à absorber l’afflux de jeunes joueurs. Aujourd’hui, avec cette première expérience, personne ne pourra dire que nous ne pouvions pas anticiper.

Pour ce qui concerne la FFF, elle doit pouvoir s’appuyer sur ses échelons locaux, Ligues et Districts, pour pouvoir identifier les besoins au plus près des territoires et de leurs acteurs de terrain. Les Présidents des Districts de football connaissant très bien leurs clubs, leurs dirigeants… Il suffit de les écouter et de travailler à partir de critères objectifs tels que la situation financière actuelle des clubs, l’augmentation du nombre de licenciés, la qualité et le nombre des équipements (en lien avec les Collectivités locales) et des éventuels salariés dont les clubs disposent, les efforts faits en faveur du développement du sport féminin et en direction des publics éloignés de la pratique sportive, etc. Tout cela, la FFF sait très bien le faire. Reste la volonté politique et les modalités concrètes de redistribution.

Comment jugez-vous globalement la politique de la Fédération Française de Football envers le football amateur ? La Fédération en fait-elle assez pour soutenir les clubs amateurs ?

La FFF dit déjà faire énormément pour le football amateur. Et c’est vrai qu’elle fait plus que d’autres Fédérations. Mais sur le terrain, que constate-t-on ? Des clubs qui ont de plus en plus de mal à boucler leur budget, des licences dont le prix augmente, et toujours trop peu de solidarité entre le sport professionnel et le sport amateur. C’est un sujet que j’ai déjà eu l’occasion de développer dans un précédent rapport parlementaire, et qui reste plus que jamais d’actualité. Alors que le football professionnel génère chaque jour toujours plus d’argent (transferts colossaux, droits TV récemment renégociés et dont les montants vont exploser à partir de 2020), le monde amateur ne saurait se contenter d’en percevoir les miettes.

Brigitte Henriques, Secrétaire Générale de la FFF, a récemment déclaré que la Fédération continuerait de faire, à la suite du Mondial, comme elle a fait après l’Euro 2016. Il y avait eu 30 millions d’euros de l’UEFA pour « l’héritage » et la distribution de 50 000 « bons de formation » pour les éducateurs sportifs. Sur l’héritage, 9 millions ont été donnés pour des aides au financement des infrastructures, en lien avec les Collectivités locales, 3 millions pour la formation des dirigeants, et 2 millions pour le matériel. Déjà, il y a de la « perte en ligne », mais surtout, sur le terrain, qu’ont pu constater les clubs ? Un vrai parcours du combattant pour obtenir quelques jeux de ballons, avec des appels à projets (« Horizon Bleu ») fastidieux et chronophages, et une vraie usine à gaz dans le processus de décision.

Je suis inquiet car Noël Le Graët, sollicité au sujet de la manne financière liée à la victoire des Bleus, a évoqué le fait que la FFF serait « presque à l’équilibre », et qu’elle allait gagner « un petit million, pas plus », mettant en avant les nombreux frais générés par la Coupe du Monde (travaux au camp de base, déplacements, pôle médias…). Mais je suis étonné que cela ait pu coûter 21 millions d’euros (primes déduites, il reste un peu plus de 22 M€ sur les 32 M€ que va percevoir la FFF). Je n’ose pas y croire !

Plusieurs dirigeants du football amateur ont exprimé des inquiétudes quant à la pérennité de leurs activités suite à certaines décisions politiques prises par le gouvernement Philippe (suppression des emplois aidés, baisse des dotations aux collectivités locales…). La classe politique française doit-elle imaginer des mesures compensatoires pour encourage le sport amateur ? Ou est-ce aux clubs amateurs de revoir leur modèle économique ?

Effectivement, les clubs amateurs de proximité souffrent fortement depuis quelques années en raison de choix politiques pour le moins discutables : baisse des subventions des collectivités locales, suppression des contrats aidés, baisse de 27% des crédits de la part territoriale du Centre National pour le Développement du Sport (CNDS), etc. Ce sont des coups durs portés au sport pour tous, et de très mauvais signaux envoyés aux bénévoles qui passent leur temps au bord des terrains pour encadrer les jeunes joueurs.

Nous aurons sans doute l’occasion d’en reparler plus longuement cet automne à l’Assemblée Nationale, dans le cadre des débats autour du Projet de Loi de Finances pour 2019, mais les premiers signaux envoyés par le Gouvernement n’invitent pas à l’optimisme. La Ministre des Sports a récemment déclaré vouloir conduire une mutation économique du modèle sportif français, ajoutant que le rôle de l’Etat n’est pas de financer durablement les clubs amateurs, ces derniers devant s’orienter vers un modèle économique moins dépendant des fonds publics. Qu’elle nous explique comme faire ! Pire encore, le rapport « Action Publique 2022 », qui vient d’être rendu public, évoque, afin d’éviter la dépense publique inutile (sic !), que l’Etat se recentre sur le seul sport de haut niveau.

Pour ma part, je proposerai que l’on profite de la forte croissance des paris sportifs pour pouvoir abonder le financement du sport. En effet, à l’instar des jeux de loterie de la Française des Jeux, les paris sportifs, qu’ils soient effectués en ligne ou dans un point de vente physique, contribuent au financement du sport pour tous dans les territoires via une taxe de 1,8% prélevée sur les mises et affectée au CNDS. En 2017, cette taxe sur les paris sportifs aurait pu rapporter près de 90 millions d’euros au CNDS. Celui-ci n’a toutefois perçu que 45 millions d’euros, du fait du plafonnement de l’affectation de ladite taxe.

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Le Député Régis Juanico souhaite un déplafonnement des taxes affectées au financement du sport

En 2018, la majorité parlementaire et le Gouvernement ont décidé d’abaisser ce plafond à seulement 35 millions d’euros, au détriment des ressources du CNDS, alors même que le produit potentiellement récupérable devrait être de l’ordre de 110 millions d’euros cette année, compte tenu de la forte hausse des mises placées à l’occasion de la récente Coupe du Monde. En d’autres termes, du fait du plafonnement, ce sont près de 75 millions d’euros de ressources perdues pour le financement du sport, qui seront reversées au budget général de l’Etat…

En déplafonnant toutes les taxes affectées en théorie au financement du sport pour tous (prélèvement principal sur les jeux de tirage et de grattage de la FdJ, taxe « Buffet » sur les droits TV), ce sont plus de 200 millions d’euros supplémentaires qui pourraient être affectés chaque année, au financement du sport. C’est pourquoi je défendrai cet automne à l’Assemblée Nationale le déplafonnement des taxes affectées au financement du sport.

Avec l’organisation de nombreux grands événements sportifs internationaux sur notre territoire dans les prochaines années (Ryder Cup et Euro de Handball 2018, Coupe du Monde de football féminin en 2019, Coupe du Monde de rugby en 2023…), et l’ambition de doubler le nombre de médailles aux Jeux de Paris 2024 et d’augmenter le nombre de pratiquants sportifs de 3 millions dans le pays, il est temps de donner au sport les moyens de ses ambitions, que ce soit en termes de résultats sportifs que d’héritage sociétal et territorial.

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