Thiriez interview
Interview

« Redonner au football amateur français la place qu’il mérite ! »

REUTERS / Benoit Tessier - stock.adobe.com

Tout au long de sa carrière, Frédéric Thiriez n’a jamais eu peur d’aller au combat. Toujours le verbe haut, l’ex-patron du football professionnel français a le sens de la formule pour faire passer ses messages. Un talent oratoire qui peut s’avérer précieux en pleine campagne électorale. Mais qui a également le don d’agacer ses farouches opposants. Lors d’un entretien accordé à Ecofoot.fr, Frédéric Thiriez revient sur les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans la course à la présidence de la FFF tout en exposant ses principaux axes programmatiques. Non sans égratigner, au passage, le bilan de Noël Le Graët…

Au mois de décembre dernier, vous avez déclaré votre candidature à la présidence de la Fédération Française de Football dont l’élection aura lieu au mois de mars prochain. Vous défiez donc le président sortant, Noël Le Graët ainsi que Michel Moulin. Quels sont les facteurs qui vous ont poussé à candidater ?

J’ai une grande expérience du fonctionnement du football français. J’ai évolué dans ses instances durant 25 ans : d’abord à la Fédération Française de Football puis à la Ligue de Football Professionnel. Les gens ont tendance à l’oublier mais je n’ai pas « seulement » été Président de la LFP !

Quand j’ai quitté la présidence de la LFP en 2016, je ne pensais pas revenir dans le football. Néanmoins, l’état dramatique dans lequel se trouve notre football – méfaits de la pandémie, affaire Mediapro, problèmes de gouvernance, football amateur en grave difficulté… – a fait évoluer ma réflexion. J’ai alors décidé de me bouger pour sortir notre football de cette situation de crise !

Que reprochez-vous au bilan du Président Noël le Graët, qui se représente pour un quatrième mandat à la tête de la FFF ?

Son désintérêt manifeste pour le football amateur ! Bien sûr, l’équipe de France est importante. C’est la vitrine de notre football. Elle obtient de bons résultats et c’est tant mieux. Mais nos talents de demain évoluent, pour la plupart, dans nos clubs amateurs. Dans le football, c’est la masse qui fait l’élite. La santé de notre football amateur conditionnera notre avenir, y compris nos résultats au plus haut niveau.

Par ailleurs, je n’oublie pas l’aspect éducatif et social du football dont on ne parle pas assez ! Le football est, dans notre société, l’un des premiers vecteurs d’éducation, de lien social, d’apprentissage du vivre ensemble et du respect. Le football est devenu le ciment de notre société ! Et si le ciment s’effrite, alors l’édifice peut s’écrouler.

Aujourd’hui, le football amateur français est en danger. Et l’équipe sortante n’a pas pris conscience de l’importance du rôle joué par notre football amateur et de la gravité de son état de santé ! Elle ne s’intéresse tout simplement pas au football amateur. Or, c’est le cœur de mon engagement : je veux redonner au football amateur français la place qu’il mérite !

Pourtant, Noël Le Graët affirme que le football amateur français n’a jamais été autant soutenu par la FFF dans son histoire. La Fédération consacre plus du tiers de son budget au monde amateur. Quels sont les éléments qui vous poussent à dire que la FFF n’a pas pris conscience de l’urgence de la situation ?

Les chiffres avancés dans ce domaine par les membres actuels de la direction de la Fédération Française de Football sont totalement faux. Pour arriver à un tel total, ils comptabilisent à la fois des choux et des carottes ! Quand on étudie les comptes de la FFF de près, on s’aperçoit que l’aide directe destinée au football amateur français représente une enveloppe de 50 M€ sur un budget global de 276 M€. On est donc loin du tiers du budget consacré au football amateur !

Par exemple, l’équipe sortante de la FFF communique énormément sur l’opération 10€ par licencié. Elle se targue donc de reverser une aide de 10€ par licencié aux clubs français. Mais ce montant est totalement gonflé ! Tout d’abord, la somme exacte versée par la FFF est de 7€. Les 3€ supplémentaires sont pris en charge par les ligues et les districts : c’est donc déjà le football amateur qui assume 30% du dispositif ! Enfin, quant aux 7€ par licencié prétendument versés par la FFF, ils sont en réalité prélevés sur le Fonds d’Aide au Football Amateur (FAFA) qui, comme son nom l’indique, est un fonds destiné… au football amateur ! En réalité, l’aide additionnelle débloquée via ce dispositif est donc de… 0€ !

Quelles mesures d’urgence préconisez-vous pour venir immédiatement en aide au football amateur ?

Mon programme contient un plan d’urgence pour le football amateur. Ce plan comprend une injection immédiate de 40 M€ – et là on parle d’une vraie aide additionnelle et non pas d’un tour de passe-passe ! – financée par un Prêt Garanti par l’Etat à faible taux d’intérêt et remboursé sur 6 ans. Plusieurs fédérations ont déjà opté pour un PGE pour venir en aide à leurs clubs à l’image de la Fédération Française de Tennis ou encore la Fédération Française de Rugby. La FFF se refuse actuellement à prendre une telle décision pour des raisons qui sont incompréhensibles !

« Mon objectif est d’atteindre la barre des 4 millions de licenciés en moins de 10 ans »

Par ailleurs, cette enveloppe sera redistribuée de manière décentralisée. Les ligues et les districts seront en charge de la bonne répartition des montants en fonction des besoins exprimés. Le siège de la FFF n’a pas à piloter l’ensemble de la redistribution !

Un des principaux axes de votre programme est le développement massif de la pratique du football en France. Comment comptez-vous y parvenir ?

Aujourd’hui, la Fédération Française de Football revendique environ 2 millions de licenciés. En réalité, on se situerait plutôt autour de 1,850 million. C’est un nombre indigne pour un grand pays de football comme la France ! Pour rappel, l’Allemagne et l’Angleterre comptent respectivement 7 et 8 millions de licenciés… Nous ne sommes pas au niveau de nos voisins européens. Et, bien avant la crise du Covid-19, le nombre de licenciés en France plafonnait voire régressait, malgré l’effet Coupe du Monde.

Mon objectif est d’atteindre la barre des 4 millions de licenciés en moins de 10 ans. J’ai érigé un plan d’action pour atteindre un tel objectif. Une des mesures phares est le déploiement de 1 000 nouveaux terrains synthétiques en France pour répondre à la problématique du manque d’infrastructures. Le coût de cette mesure est chiffré entre 400 et 500 M€. Le plan global de relance de l’économie doit contribuer à ce financement. Il est évalué à quelque 100 Mds€ et je ne peux pas croire que le gouvernement refuse de consacrer 500 M€ à notre jeunesse et à l’animation sociale de nos villes et campagnes. Mon programme contient également plusieurs mesures pour favoriser l’ensemble des pratiques du football ainsi que la formation de nouveaux arbitres. Je n’invente rien : les Anglais et les Allemands ont réussi par le passé à financer des plans massifs de construction d’équipements. A nous d’y arriver !

🏟️ Pourquoi des stades synthétiques ?

Pour développer massivement la pratique du football et accroître le nombre de licenciés, Frédéric Thiriez propose un grand plan d’aménagement de nouvelles infrastructures avec notamment la construction de 1 000 nouveaux stades… synthétiques dans les territoires !

Pourquoi souhaite-t-il privilégier les pelouses synthétiques plutôt qu’en herbe naturelle ? « Le terrain synthétique offre 6 fois plus de temps d’occupation possible pour nos clubs » répond le candidat à l’élection présidentielle de la FFF.

Selon les calculs menés par les équipes de Frédéric Thiriez, un terrain synthétique peut aisément supporter 60 heures de pratique du football par semaine contre seulement… 10 heures pour un terrain en herbe naturelle. Par ailleurs, le coût de construction d’un stade avec un terrain synthétique se chiffrerait en moyenne à 550 000 € contre 750 000 € pour une pelouse en herbe. Un choix qui permettrait de réaliser quelques substantielles économies…

Justement, pour financer votre mesure, vous appelez à un soutien des pouvoirs publics. Or, dans ce contexte de crise, les revendications portées par le sport en général et le football en particulier ont été peu audibles jusqu’à présent. Le sport a un poids politique bien moins important que d’autres secteurs tels que la culture. Comment le football français doit-il s’y prendre pour y remédier ? Le Président de la FFF a-t-il un rôle à jouer en la matière ?

Aujourd’hui, le football français n’a aucun pouvoir politique. Il ne pèse pas sur les décisions. L’arrêt de la saison 2019-20 a été un cruel exemple : la décision a été actée par le Premier Ministre de l’époque, Edouard Philippe, lors de son allocution devant l’Assemblée Nationale. Cette décision a tout simplement fait perdre 500 M€ aux clubs professionnels ! Et le Président de la FFF ne s’est pas réellement battu pour s’opposer à une telle décision…

« Aujourd’hui, le football français n’a aucun pouvoir politique »

Aujourd’hui, le football français subit toutes les décisions politiques. Pourtant, entre les licenciés et leur famille, 8 millions de personnes sont directement concernées par la pratique du football. C’est simple : le football est le premier parti de France ! Mais il faut se battre pour faire entendre ses revendications. Il faut en avoir l’énergie et la volonté ! Or, pardonnez-moi, mais ce ne sont pas les premières qualités de Noël Le Graët.

Pour pouvoir peser sur les arbitrages politiques, le football français n’a-t-il pas besoin de retrouver une certaine unité ?

Vous avez raison. Le football français a trop longtemps souffert de ses divisions. D’un côté, vous avez le football amateur et de l’autre le monde professionnel. Puis, au sein du football professionnel, il y a également des divisions entre les gros clubs et les autres formations. C’est à cause de telles divisions que le football en prend plein la figure auprès de l’opinion publique et est inaudible dans ses revendications.

Il est aujourd’hui très important de réunifier la grande famille du football français. La FFF et la LFP doivent absolument travailler main dans la main. Et, compte-tenu de mes relations d’amitié avec Vincent Labrune, je compte bien œuvrer pour qu’il y ait une totale unité entre la LFP et la FFF.

Enfin, pour peser davantage dans les décisions politiques, il est également important d’échanger activement avec les institutions des autres disciplines sportives. Par exemple, quand j’étais Président de la Ligue de Football Professionnel, j’ai fondé puis animé l’Association Nationale des Ligues de Sport Professionnel. Une association qui regroupe les ligues professionnelles de football, de rugby, de handball, de basket et de volley. C’est important de créer de telles structures pour échanger et mettre en commun nos idées pour défendre les intérêts du sport au plus haut niveau politique. Il est également toujours utile d’entretenir d’étroites relations avec le CNOSF.

Diriez-vous que les intérêts du football n’ont pas été assez défendus sous les différents mandats successifs de Noël Le Graët ?

L’influence du football a reculé ces dernières années. Quand j’étais Président de la LFP, j’étais écouté par les plus imminents responsables politiques. Et cela se traduisait par des avancées concrètes et des textes de loi en faveur du football. Par exemple, j’ai obtenu sous ma présidence l’instauration du DIC (ndlr : Droit à l’Image Collective) même si le dispositif a été supprimé par la suite en raison de changements politiques.

Il faut mouiller le maillot pour obtenir de telles avancées. Il faut multiplier les rendez-vous à l’Assemblée Nationale, au sein des ministères, à Matignon, à l’Elysée… Un travail qui n’a pas été réalisé correctement ces dernières années.

Faut-il entamer des réformes institutionnelles pour renforcer l’unité du football français ?

Premièrement, la Fédération Française de Football doit impérativement respecter l’autonomie de la Ligue de Football Professionnel. Ces dernières années, Noël Le Graët est trop intervenu dans les affaires de la LFP, et pas forcément dans l’intérêt du football professionnel. La FFF se doit également d’appuyer systématiquement les revendications formulées par la LFP auprès des pouvoirs publics. Dernièrement, Vincent Labrune, accompagné d’une délégation de présidents de clubs, a rencontré plusieurs ministres pour solliciter de nouvelles aides en cette période très difficile. Si j’étais actuellement le Président de la FFF, je m’associerais étroitement aux démarches entamées par la LFP.

« La Fédération Française de Football doit impérativement respecter l’autonomie de la Ligue de Football Professionnel »

Concernant le fonctionnement de la Fédération Française de Football, il faut rapidement entreprendre une réforme de sa gouvernance pour alléger les structures. La FFF compte aujourd’hui plus de 350 salariés avec une inflation de 60% des dépenses de personnel ces dernières années ! Une augmentation qui a été vertement critiquée par la Cour des Comptes dans son rapport de 2017. Une fois élu, je compte mener un audit des dépenses de personnel au sein de la FFF.

Dans son fonctionnement, la FFF est également devenue trop autoritaire et bureaucratique. Il faut rendre le pouvoir aux élus en décentralisant les prises de décision ! Il est important de s’appuyer sur les ligues régionales et les districts pour mener à bien les missions.

Enfin, en France, nous ne respectons pas assez nos anciens internationaux. C’est pourtant eux qui ont écrit l’histoire du football français ! Une fois qu’ils prennent leur retraite internationale, ils disparaissent de la circulation. Dans les autres pays européens, les internationaux sont respectés et on se sert de leur expérience pour optimiser le fonctionnement des instances. Je propose donc de créer un Conseil des Internationaux sur lequel je compte m’appuyer pour prendre les bonnes décisions. En plus d’apporter leur expérience du très haut niveau, ces hommes et ces femmes – anciens joueurs, joueuses, arbitres, entraineurs… – pourront également endosser un véritable rôle d’ambassadeur au cœur des territoires, favorisant ainsi la pratique du football auprès des plus jeunes.

Vous défendez fermement l’autonomie de la Ligue de Football Professionnel. Pourtant, la Fédération Française de Football n’a-t-elle pas intérêt à surveiller plus étroitement les activités de la LFP pour éviter un nouveau fiasco Mediapro ?

L’attribution des droits TV du football professionnel est une prérogative de la LFP. Et cela ne doit pas changer. La FFF doit respecter l’autonomie de la LFP : c’est un principe important !

Toutefois, en tant que Président de la LFP, jamais je n’aurais signé avec Mediapro ! Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Mediapro n’est pas un diffuseur mais un marchand de droits. Leur business plan ne tenait absolument pas la route. Le précédent italien aurait également dû mettre en garde les dirigeants du football français. Enfin, on ne met jamais tous ses œufs dans le même panier ! Lors de mes mandats à la tête de la LFP, je me suis toujours assuré de réunir au moins deux acteurs lors de chacun des appels d’offres organisés : Canal + et un concurrent. Rôle qui a successivement été endossé par TPS, Orange puis BeIN Sports.

Les élus qui ont siégé au Conseil d’Administration de la LFP en 2018 et qui ont approuvé le contrat avec Mediapro ont tout simplement été trompés. Leur confiance a été abusée. J’espère qu’une enquête parlementaire sera ouverte pour faire la lumière totale sur cette affaire.

Le football féminin occupe une place importante au sein de votre programme. Quelles mesures comptez-vous mettre en place pour renforcer son développement en France ?

Nous sommes aujourd’hui clairement en retard par rapport aux objectifs initialement fixés. L’équipe en place ambitionnait d’atteindre la barre des 300 000 licenciées en profitant de l’organisation de la Coupe du Monde 2019 sur notre sol. Et nous n’avons même pas atteint la barre des 200 000 licenciées. L’Allemagne compte par exemple 700 000 joueuses. Les actes ne sont pas en accord avec les paroles.

« Le football féminin, c’est l’avenir du football ! »

Je fixe l’objectif d’atteindre la barre du million de licenciées en moins de 10 ans. Pour atteindre cet objectif ambitieux, il est nécessaire de réaliser d’importants efforts en termes d’infrastructures/d’équipements et tout en retravaillant l’organisation globale du football féminin. Par exemple, il n’existe pas aujourd’hui de centre de préformation pour les jeunes footballeuses. Ce n’est pas normal. Concernant le football féminin de haut niveau, il est désormais nécessaire de créer au sein de la FFF la Ligue du Football Féminin pour tendre progressivement vers la professionnalisation complète de la D1 Arkema puis de la D2. Le football joue un rôle majeur en matière de liberté et d’émancipation. N’ayant pas peur des mots : le football féminin, c’est l’avenir du football !

« Redonner au football amateur français la place qu’il mérite ! »
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