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Jean-Baptiste Guégan : « Le monde va voir autrement la Russie après cette Coupe du monde »

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fifg / Shutterstock.com

L’organisation de la Coupe du Monde 2018 va-t-elle permettre à la Russie de redorer son image, notamment auprès de l’Occident où elle a été écornée au cours des dernières années ? Pour faire un point sur les enjeux (géo)politiques de cet événement, Ecofoot.fr a interrogé Jean-Baptiste Guégan, spécialiste en géopolitique du sport et co-auteur du livre Football investigation : les dessous du football en Russie.

Comment la Russie compte-t-elle redorer son image à travers l’organisation de la Coupe du Monde 2018 ?

Accueillir et organiser la Coupe du monde 2018 est un enjeu géopolitique majeur à l’échelle mondiale. Il a d’abord fallu en gagner le droit et face à l’Angleterre, ce fut compliqué. Cela dit beaucoup de ce que les Russes ont été capables de faire. Le récent documentaire La Coupe du monde des espions diffusé sur Arte et réalisé par Niels Borchert Holm et Jon Adelsten dit beaucoup de la campagne qui les a opposés et plus encore du fonctionnement de la FIFA à l’époque de Sepp Blatter.

Mais plus que le fait de concourir, accueillir cette Coupe du monde est un levier et un élément majeur en termes d’image internationale pour la Russie.

Dans une logique de soft power (mâgkaâ sila en russe) que travaille déjà RT, Sputnik et tous ses autres relais russes, l’organisation et le déroulement de la Coupe du monde 2018 en Russie sont des pièces importantes pour montrer la réémergence russe, sa réaffirmation et son statut retrouvé de puissance qui compte sur la scène internationale.

Dans la guerre de l’information globale que Vladimir Poutine mène, c’est un atout de poids.

Lorsque l’on pense à la Russie, en dehors des stéréotypes habituels, ce qui revient le plus, c’est le triptyque Syrie-Crimée-Donbass. Si l’on y associe les conséquences de l’affaire Skripal, l’implication russe supposée dans les élections occidentales et l’autoritarisme du régime de Vladimir Poutine, on comprend vite une chose : cette Coupe du monde vise à influer sur l’agenda médiatique mondial (agenda setting) autour d’une mise en récit différente (storytelling) de celui qui a cours aujourd’hui.

Plus simplement, l’objectif est de profiter également de la Coupe du monde pour modifier le regard que le monde a de la Russie et de la mettre en scène. L’intention est d’en proposer un récit, une histoire alternative et évidemment plus valorisante.

En dehors de l’effectivité réelle de cette stratégie et de son efficacité, l’intention est finalement assez compréhensible et s’inscrit là encore dans la logique de développement économique et touristique que va permettre l’organisation de cette Coupe du monde.

La Russie a organisé les Jeux Olympiques d’hiver en 2014. Cet événement n’a pas réellement permis à la Russie de redorer son image, notamment en raison du démarrage du conflit avec l’Ukraine. En quoi la Coupe du Monde 2018 pourrait être différente pour l’image du pays ?

Il y a peu de chance que l’image de la Russie soit grandement améliorée par cette Coupe du monde si l’action internationale de Vladimir Poutine se poursuit telle qu’elle est aujourd’hui. En clair, ce ne sont pas 22 joueurs sur une pelouse qui feront oublier une intervention armée et une politique étrangère agressive, du moins à moyen et long terme. On l’a vu avec les JO de Sotchi, l’intervention militaire russe en Crimée a commencé au lendemain de la cérémonie de clôture et le capital sympathie engrangé a été immédiatement dilapidé. Sans possibilité de retour en arrière.

Toute politique de soft power sportif se retourne facilement contre son initiateur si le storytelling proposé est contraire à la réalité.

Pour autant, les dirigeants russes n’ont pas la naïveté de croire que le football changera le regard du monde sur vous. Leur intelligence et leur capacité de stratèges sont à considérer. En revanche, et c’est probablement ce qu’ils cherchent, ils savent que des centaines de milliers de fans et de journalistes du monde vont entrer sur le territoire russe et le traverser, passant d’une ville à une autre. Ils vivront la Russie avec les Russes du quotidien. Et même s’ils sont sous forte surveillance policière et militaire, ils raconteront une Russie légèrement différente des images que l’Occident peut en avoir et des difficultés que l’on met en avant. Loin d’être un pays idyllique et imparfait, ce pays et son peuple ont énormément à offrir et à valoriser, et son territoire plus encore. C’est ce qui nous a étonné lorsque nous avons écrit “Football Investigation les dessous du football en Russie, le décalage entre le discours et les idées reçues que l’on a de la Russie et l’expérience qu’en ont les spécialistes qui y ont vécu, les sportifs que nous avons interrogé comme Djibril Cissé ou Sébastien Puygrenier qui y ont joué ou les journalistes qui l’ont traversée lors de la Coupe des Confédérations ou des JO de Sotchi.

les dessous du football russe

L’enjeu d’image se jouera là. Pour beaucoup, ce sera une découverte et le monde va voir autrement la Russie après cette Coupe du monde, comme la France l’a expérimenté en regardant autrement l’Afrique du sud. Les retombées d’images seront considérables à l’image de ce qu’un Tour de France ou un Giro apportent aux pays traversés. On l’a encore vu récemment avec le départ d’Israël de la dernière édition du Tour d’Italie. C’est à la fois une valorisation des territoires et des villes qui va être proposée (place et city branding) et de la Russie en tant qu’Etat (nation branding).

Evidemment, il y a une limite à cela : tout débordement s’imprimerait pour longtemps dans l’imaginaire des opinions mondiales. Le monde entier l’anticipe d’ailleurs et l’appréhende. Il y a d’ailleurs fort à parier que cette Coupe du monde sera l’une des plus surveillées et sécurisées de l’histoire récente.

Le risque terroriste est grand et il apparaît comme le risque le plus sérieux, entraînant des mesures encore renforcées et étendues par rapport à la Coupe des Confédérations.

Un récent rapport du Parlement britannique s’inquiète d’autre part de l’accueil des supporteurs étrangers et focalise sa crainte sur le hooliganisme russe et sa violence. En dehors d’une communication aussi politique que responsable de la part des autorités britanniques, si elle apparaît compréhensible au regard des tensions entre les deux Etats, il faut la considérer au regard d’autres facteurs. La menace apparaît réelle mais elle est à considérer en termes de risques effectifs. Dans la guerre de l’information qui se livre entre les différents camps, il apparait d’être prudent et plus modéré, tout en ne souhaitant aucun excès de part et d’autre.

Pour les experts du supportérisme russe que nous avons pu interroger comme Ronan Evain, la menace hooligan aurait tendance à être excessivement présentée. Outre la nature autoritaire du régime russe, elle négligerait l’intervention préventive et parfois très directe des services de police et de renseignement russe. Elle oublierait aussi le maintien des relations sur la question des supporteurs et notamment des plus radicaux d’entre eux, entre les services de police occidentaux et russes malgré les tensions actuelles.

Ces risques sécuritaires associés à des problèmes plus logistiques (hébergements, envol des prix, difficulté pour échanger en anglais, distances à parcourir…) sont à considérer sans omettre d’autres limites propres à la Russie (absence de liberté de la presse, droits des minorités sexuelles et des opposants au régime).

Tous ces risques sont des facteurs limitants pour le nation branding que la Russie souhaite construire grâce à Russia 2018. Souhaitons pour le football, les supporteurs et les Russes que tout se déroule au mieux.

A l’avenir, la Russie maintiendra-t-elle ses investissements dans l’organisation de grandes compétitions sportives ?

Pour ce qui est des manifestations sportives globales, la Russie poursuivra probablement ses investissements mais à une échelle moindre. En dehors de l’accueil des Jeux Olympiques d’été, la Russie sous Vladimir Poutine a d’ores et déjà organisé la majeure partie des grandes épreuves que compte le sport mondial. Elle continuera à le faire mais son appétence se tournera vers des championnats du monde et des manifestations sportives d’importance régionale ou continentale.

Pour ce qui est du football russe et notamment de sa compétitivité à l’échelle européenne, on notera une volonté politique récente de limiter les investissements des grandes compagnies russes, des régions russes et plus encore des oligarques dans les différents championnats que compte la Russie. Cela se déroule d’ailleurs dans un contexte où le football russe va mal.

Si sa sélection nationale est la moins bien classée à l’indice FIFA avec l’Arabie Saoudite pour cette Coupe du monde, on assiste depuis plusieurs années à un effondrement progressif des clubs de deuxième et troisième division russe par manque de financements, d’investissements et de recettes pérennes. Ce problème commence d’ailleurs à toucher l’élite du football russe.

Pourtant, Vladimir Poutine a en effet appelé il y a quelques mois, les uns et les autres à se réorienter vers d’autres secteurs que le football.

Cette Coupe du monde va donc marquer son temps. Elle va doter la Russie de nouveaux atouts comme des stades neufs aux coûts parfois très élevés mais dans le même temps, elle symbolisera aussi la fin d’un investissement massif dans le ballon rond en Russie. Le risque est grand que certains stades se transforment en éléphants blancs, sans que cela serve le développement et la croissance de la Première Ligue russe.

Russia 2018 n’augurera peut-être pas de lendemains qui chantent pour le football en Russie. En attendant et sans angélisme ni naïveté, espérons et souhaitons-nous la plus belle compétition possible pour cette Coupe du monde russe. Car s’il est une chose qui perdurera, c’est bien cette fête du football mondial, celle qui nous fait tous rêver.

Jean-Baptiste Guégan est co-auteur, avec Quentin Migliarini et Ruben Slagter, du livre Football Investigation : les dessous du football en Russie

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