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« Les fonds américains, de plus en plus nombreux à investir dans le « soccer » européen, ne sont sans doute pas là par hasard »

interview luc arrondel richard duhautois
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Luc Arrondel, Professeur Associé à PSE et Directeur de Recherche au CNRS, et Richard Duhautois, Economiste et Chercheur au CNAM, ont dernièrement publié un ouvrage intitulé L’argent du football. A l’occasion de la présentation de leur livre, Ecofoot.fr en a profité pour sonder ces deux économistes reconnus du secteur sportif sur le devenir du football européen.

Dans votre ouvrage, L’argent du football, vous évoquez la mondialisation et la financiarisation du football comme une évolution logique de la discipline. Une évolution qui pose d’ailleurs problème à certains fans de football, qui souhaitent continuer à vivre le football « localement ». Ne pensez-vous pas que, pour obtenir des résultats dans la durée, un club de football doit imposer des garde-fous à cette mondialisation du football, en conservant un fort ancrage local ? Les clubs qui réussissent au plus haut niveau européen dans la durée (Real Madrid, FC Barcelone, FC Bayern…) n’ont-ils pas conservé un solide lien avec leur territoire via leur modèle actionnarial ou leur politique sportive ?

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Le roman autobiographique de Nick Hornby (Fever Pitch) racontant sa vie de fan inconditionnel du club d’Arsenal, paru en 1992, au moment où le football s’apprête à faire sa révolution financière, marque d’une certaine manière la fin d’un certain « supportérisme ». Certains fans continuent de montrer une fidélité sans faille à leur club de cœur alors qu’on transfère aujourd’hui les joueurs à tout va, qu’on change fréquemment d’entraîneur dès que les résultats sont moins bons et que les présidents peuvent vendre l’équipe à tout moment.

La mondialisation du football n’a ainsi pas empêché les supporters de continuer à vivre le football « localement » mais le décalage n’a pas produit les mêmes effets pour les supporters d’équipes des grandes villes européennes et pour les supporters des équipes de football des plus petites villes. D’une certaine manière, ce que l’on observe dans le football on le retrouve ailleurs dans la société. Les premiers ont sans doute moins de repères culturels traditionnels, sont habitués au cosmopolitisme, et voient leur équipe comme leur monde ; les seconds sont ancrés dans une société plus traditionnelle et sont plus critiques envers la mondialisation.

Malgré tout, l’UEFA et les fédérations ont bien compris que l’ancrage local était important en imposant des quotas supplémentaires de joueurs locaux ou formés dans le pays dans le cadre de la ligue des Champions (8 joueurs doivent être formés « localement ») et cela pour une double raison. Les clubs de football européens en général, et les grands clubs en particulier, ont une longue histoire locale et leurs publics y sont encore très attachés comme nous l’avons souligné. La crainte que ces clubs soient totalement internationalisés et perdent l’intérêt du public – et par ce biais des revenus – est donc une première raison. Inciter les clubs professionnels, même les plus riches, à « former » des joueurs constitue la seconde raison. En particulier, montrer et transférer des jeunes footballeurs à des clubs « moins prestigieux » s’ils ne restent pas dans leur club formateur est très important pour « l’essaimage ». Finalement, cette contrainte est plutôt une mesure redistributive des clubs « riches » vers les clubs « pauvres ».

Dans votre question, il y a plusieurs niveaux de réponse. Premièrement, les grands clubs européens ont surtout réussi à capter des « fans » dans le monde entier et les touristes qui visitent Madrid par exemple vont aujourd’hui autant au musée du Prado qu’à Santiago Barnabeu. De même, ils « s’approprient » une part plus grande que par le passé des retombées économiques que l’on peut tirer du football. Deuxièmement, vous citez des pays dans lesquels les régions ont un poids important. Encore une fois, le régionalisme qui s’est développé dépasse le cadre du football et de l’extérieur cela nous semble un des critères de réussite mais est-ce bien le cas ? Troisièmement, si les stades allemands sont pleins, c’est moins en raison de l’actionnariat qu’en raison de la politique de la fédération allemande depuis le début des années 2000 : des stades confortables et bien aménagés (avec des tribunes « debout » notamment), une politique tarifaire intéressante et surtout la vente de bière…

Le décalage entre un football « globalisé » et un attachement au club « local » est sans doute l’une des raisons des manifestations parfois virulentes de certains groupes de supporters. Les initiatives revendiquant une « place » des fans dans les clubs (Supporter Direct en Angleterre notamment) qui sont apparues depuis quelques années peuvent être expliquées par cette scission. Compte tenu des sommes en jeu aujourd’hui dans le football professionnel, la participation financière des supporters dans le cadre d’un actionnariat populaire ne peut être que marginale. Mais, dans ce football « post-moderne », il est important que les fans soient associés d’une manière ou d’une autre à la « vie » de leur club. Les fédérations devraient davantage réguler dans ce sens, ce qui ne pourrait qu’améliorer le dialogue entre les supporters d’une part, les clubs et les fédérations d’autre part.

Au sein de votre opuscule, vous mettez en avant également la baisse d’intensité compétitive dans la plupart des grands championnats européens en raison des inégalités économiques grandissantes entre les top clubs européens – participant notamment à la Ligue des Champions – et les autres équipes des championnats. Selon vous, la Ligue 1 ne doit-elle pas profiter de sa hausse des recettes TV pour la période 2020-24 pour revoir ses critères de redistribution ? Ne faut-il pas adopter un modèle plus égalitaire à l’image de celui mis en place en Premier League (ndlr : entretien mené avant la réforme des droits TV internationaux de PL) pour favoriser la concurrence au sein des championnats nationaux ?

Avant toute chose, précisons que l’hypothèse d’incertitude du résultat est une hypothèse centrale de l’économie du sport pour expliquer la « consommation » des spectateurs. Cependant la plupart des études empiriques concernant le football professionnel ne trouvent aucun lien entre incertitude du résultat et demande des supporters. Les spectateurs « demandent » du football pour d’autres raisons que l’incertitude, notamment voir de belles rencontres, admirer des stars du ballon rond ou assister aux victoires de leur équipe favorite. « L’équilibre compétitif » n’est qu’une notion économique qui semble n’exister qu’en théorie et n’est qu’un prétexte à nos yeux pour limiter les salaires des joueurs.

En revanche, l’argent est nécessaire dans le football pour gagner. Il existe en effet deux relations statistiques fondamentales dans l’économie du football : tout d’abord, plus vous dépensez pour les joueurs, plus vous gagnez sur le terrain (sur le moyen et long terme) ; ensuite, plus les équipes gagnent sur le terrain, plus les recettes sont importantes : les corrélations sont toujours supérieures à 0,7 dans les championnats de l’élite. Comment expliquer cette corrélation entre l’argent et les victoires ? Les équipes qui gagnent attirent davantage de supporters au stade, et des supporters qui sont susceptibles d’accepter de payer les billets plus chers. Les équipes brillantes vendront plus de maillots et attireront de meilleurs sponsors prêts à payer davantage pour être associés au club. Les meilleures équipes passent plus souvent à la TV et reçoivent plus de droits de retransmission. Il est donc logique que les meilleures équipes génèrent plus de recettes. Historiquement, le sens de la causalité semble être celui-ci : les victoires génèrent plus de revenus. Le football a précédé l’argent du foot.

Néanmoins, un gros budget permet d’acheter des meilleurs joueurs qui en retour assurent davantage de victoires. Et les riches propriétaires de clubs qui investissent beaucoup d’argent dans leurs clubs les rendent ainsi plus compétitifs. C’est le cas aujourd’hui, pour ne prendre que les plus célèbres, du Fonds du Qatar au PSG ou de celui d’Abu Dhabi à Manchester City, des milliardaires Russes à Monaco (Dmitri Rybolovlev) ou à Chelsea (Roman Abramovitch).

La clé de répartition des nouveaux droits TV aura donc une importance essentielle pour le devenir de la compétition même si elle ne pourra compenser à elle-seule les écarts déjà existants. Imaginons néanmoins deux scénarii opposés. Dans le premier, les clubs phares négocient une part plus importante du plus gros gâteau en justifiant l’existence d’un « big » four ou five français pour exister davantage sur la scène européenne. Dans le second, la répartition est plus égalitaire (on redistribue davantage) qu’aujourd’hui (comme en Premier League où le rapport des droits TV n’est que de 1,5 entre le premier et le dernier du championnat contre 3,5 en Ligue 1) et la compétition devrait être plus resserrée, au moins pour les places d’honneur. La balle est dans le camp de la LFP et a déjà commencé à réduire le rapport.

Régulièrement, les grands clubs européens, via l’ECA, agitent la menace de la création d’une ligue fermée dissidente pour négocier une meilleure représentation et distribution des revenus au sein des compétitions organisées par l’UEFA. Un championnat européen fermé, sur le modèle des ligues nord-américaines, a-t-il une « chance » de voir le jour ? Et l’UEFA peut-elle un jour perdre la main sur l’organisation des compétitions européennes interclubs ?

Des championnats nationaux en Europe largement dominés par quelques clubs, une Ligue des champions dont les tours finaux (à partir des quarts de finale) sont réservés à une petite élite européenne, des inégalités de revenus qui, de fait, se creusent entre les grands clubs et les autres, des droits TV à répartir qui explosent, tous ces facteurs interrogent en effet, sur le devenir des compétitions actuelles, nationales et européennes.

En 2016, le président de l’Association européenne des clubs (ECA) et du Bayern de Munich, K. H. Rummenige, a remis un projet de Super Ligue sur la table pour presser l’UEFA d’augmenter la redistribution des droits de retransmission. La motivation du président de l’ECA est la suivante : si les télévisions du monde entier (et peut-être les GAFA) sont prêtes à mettre 3,6 milliards d’euros par an pour le championnat anglais et 7 à 8 milliards d’euros par an pour le championnat de football américain, combien seraient-elles prêtes à financer pour voir les vingt meilleures équipes européennes de football se confronter au moins deux fois par saison ? En 2017, l’ECA est finalement tombée d’accord avec l’UEFA pour entériner son projet de réforme des compétitions continentales, mettant fin à l’envie de création d’une Super Ligue. L’une des réformes prévues à partir de la saison 2018-2019 prévoit de réserver quatre places directement qualificatives pour les quatre meilleures nations évaluées selon l’indice UEFA, c’est-à-dire en général l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. Si pour l’instant les parties prenantes ont trouvé un accord, il est à parier que la question de la création d’une Super Ligue européenne sera de nouveau posée à l’avenir. Quelle forme pourrait-elle avoir ?

L’économiste du sport Jean-Pascal Gayant envisage 3 scenarii. Tout d’abord une Super Ligue européenne avec les meilleurs clubs européens. Cette ligue pourrait néanmoins faire hésiter les meilleurs clubs anglais du fait de l’ampleur de leurs droits TV et donc un second scénario serait une Super ligue européenne sans les clubs anglais avec une finale opposant le champion de la ligue continentale et le champion de la Premier League. Un troisième scenario serait l’absorption de cinq ou six continentaux par la Premier League.

Nous ignorons quel sera l’avenir, mais si nous devions parier sur un scénario, ce serait vraisemblablement le premier. Pourquoi ? Une des principales raisons de la création de cette Super Ligue fermée (à l’image des sports nord-américains) est la volonté pour les grands clubs européens de faire des profits et de capter une partie de la rente que les footballeurs – certains en tout cas – se sont appropriés. Les fonds américains, dont la motivation principale est la recherche de profit, de plus en plus nombreux à investir dans le « soccer » européen, ne sont sans doute pas là par hasard.

Luc Arrondel et Richard Duhautois sont auteurs de l’ouvrage L’argent du Football, consultable à cette adresse : http://www.cepremap.fr/publications/largent-du-football/

L'argent du football

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