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« Sans la crise diplomatique opposant le Qatar à certains de ses voisins, le PSG n’aurait probablement pas acheté Neymar à un tel prix »

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Anton_Ivanov / Shutterstock.com

Alors que le Qatar ne cesse d’accroître ses investissements dans le sport, et plus particulièrement dans le football ; Ecofoot.fr cherche à savoir quelles sont les réelles motivations poussant l’Emirat à miser sur le ballon rond. Pour mieux comprendre la stratégie sportive du Qatar, nous nous sommes entretenus avec Raphaël Le Magoariec, Spécialiste des questions sportives dans les sociétés du Moyen-Orient et contributeur pour Orient XXI.

Pourquoi et comment le Qatar a-t-il décidé d’investir massivement dans le football ? Quels sont les objectifs recherchés ?

Pour comprendre l’investissement massif opéré par le Qatar dans le football, il faut remonter à 1995, date de la prise de pouvoir de l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani, qui renverse son père à la suite d’un coup d’état. Un changement qui intervient seulement quelques années après la guerre du Golfe. Un épisode qui a laissé des traces dans la région. En effet, les principales principautés du Golfe retiennent la lenteur de la réaction des puissances protectrices occidentales face à l’invasion du Koweït orchestrée par l’Irak de Saddam Hussein.

Face à ce constat, le nouvel émir du Qatar va alors vouloir miser à la fois sur le hard power et le soft power pour bâtir sa stratégie géopolitique et renforcer ses relations avec les grandes puissances protectrices. Concernant le hard power, le Qatar va notamment surfer sur les événements du 11 septembre 2001 pour héberger une base militaire américaine sur son sol. L’émirat entretient à ce même titre de très fortes relations avec la France et la Grande-Bretagne.

Du côté du soft power, cette stratégie sera symbolisée lors des premières années de règne du nouvel émir par Al-Jazeera. Et le développement sportif interviendra quelques années plus tard, au début des années 2000, sous la direction de l’émir actuel, Tamim ben Hamad Al Thani.

Rapidement, le football va être identifié comme un bouclier, un élément de protection, permettant de renforcer la souveraineté du Qatar. En effet, les autorités politiques du pays observent que les sportifs ont une influence croissante sur les opinions publiques occidentales. D’où la volonté d’investir dans le sport, et plus particulièrement dans le football, qui est un sport pratiqué mondialement. Le Qatar va alors entreprendre une stratégie à 360°, via des investissements opérés dans des clubs de football mais aussi dans l’organisation d’événements mondiaux, comme la future Coupe du Monde 2022. L’accueil de tels événements permet au pays de gagner en visibilité.

D’ailleurs, le cas Neymar illustre bien la volonté du Qatar de se servir du football comme d’un instrument de politique étrangère à part entière. L’été dernier, le Paris Saint-Germain a pris un risque important en investissant une telle somme dans la venue de l’international brésilien, pouvant aboutir à une lourde sanction infligée par l’UEFA pour non-respect du Fair-Play Financier. Mais ce transfert a servi la politique étrangère de l’Emirat : sans la crise diplomatique opposant le Qatar à certains de ses voisins (cf infra), le PSG n’aurait probablement pas acheté Neymar à un tel prix.

Les investissements opérés par le Qatar dans le sport répondent-ils également à des objectifs de diversification de l’économie du pays ?

En effet ! En 2008, le Qatar dévoile sa stratégie de diversification de son économie, via une planification à horizon 2030. Le sport, et plus particulièrement le football, apparaît alors comme un puissant outil de diversification de son économie.

Le football est identifié comme une activité pouvant porter le développement d’autres secteurs, comme le tourisme. Cette stratégie est notamment illustrée par les investissements entrepris par QTA – Qatar Tourism Authority – auprès du Paris Saint-Germain.

Le football est également considéré comme une activité permettant d’attirer des acteurs économiques provenant de multiples univers (BTP, santé…). Et, par ce biais, le Qatar compte prendre contact avec l’ensemble de ces acteurs gravitant autour du ballon rond afin de diversifier son économie.

Enfin, le sport apparaît au Qatar comme un enjeu de santé public tout en projetant la jeunesse qatarienne dans la compétition internationale. Le Qatar, qui est un jeune pays, veut apparaître comme un état qui compte dans le concert économique des nations. Le sport, et plus particulièrement le football, doit l’y aider.

Pourquoi le Qatar a-t-il particulièrement ciblé la France dans sa stratégie d’investissement dans le football ?

Le Qatar mise beaucoup sur les puissances qui bénéficient d’un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU. Et la stratégie d’investissement dans le secteur sportif n’échappe pas à cette règle.

Concernant spécifiquement la France, le Qatar a tissé des liens importants avec notre pays dès les années 1970. En plus de notre siège au conseil de sécurité de l’ONU, le Qatar investit en France en raison du rayonnement mondial de la ville de Paris. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Qatar Sport Investment a racheté le Paris Saint-Germain en 2011. Un investissement qui, en plus, a été réalisé à moindre frais en raison des difficultés traversées par le club à ce moment-là.

Néanmoins, le Qatar n’investit pas exclusivement en France. Le pays est également présent au Royaume-Uni. Et, plus récemment, plusieurs acteurs du sport qatari ont été aperçus lors d’événements sportifs en Russie, notamment dans les courses hippiques, ce qui apparaît en termes de diplomatie comme une volonté de diversifier ses contacts.

Depuis que le Paris Saint-Germain a été racheté par QSI en 2011, le club parisien n’a réalisé aucune transaction avec Manchester City, détenu par ADUG (EAU). Est-ce un hasard ou cette situation illustre la rivalité politique entre le Qatar et les Emirats Arabes Unis ?

On retrouve à la tête de ces deux clubs les familles régnantes du Qatar et d’Abu Dhabi. Elles ont installé à la direction des deux entités des hommes de confiance, à savoir Nasser Al-Khelaifi pour le PSG et Khaldoon Khalifa Al Mubarak pour Manchester City. Et, il est vrai que les relations entre les deux familles ne sont pas au beau fixe. On peut donc supposer de possibles guerres d’égos entre les différents protagonistes.

Après, il ne faut pas oublier non plus les considérations sportives. D’autant qu’il a déjà existé des rumeurs de transfert entre les deux clubs. Par exemple, le Paris Saint-Germain s’est intéressé par le passé à David Silva. Et, plus récemment, Manchester City se serait positionné sur le dossier Mbappé en cas de lourdes sanctions infligées au PSG dans le cadre du Fair-Play Financier. Dans ce type de deal, il ne faut pas sous-estimer le rôle joué par certains acteurs de l’ombre, dont notamment certains agents, qui sont guidés par d’autres motivations que des enjeux géopolitiques.

On peut légitimement supposer que des rivalités politiques peuvent entraver certaines négociations entre les deux clubs. Mais cela n’explique pas tout. Ce sont plutôt les réalités du football contemporain qui justifient l’absence de transaction entre le PSG et Manchester City.

Diplomatiquement, le Qatar traverse actuellement une grave crise avec certains de ses voisins, dont l’Arabie Saoudite, le Bahreïn ou encore les Emirats Arabes Unis. Une crise qui a déjà des répercussions sur l’organisation de la Ligue des Champions AFC. Une telle crise peut-elle menacer l’organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar ?

Pour le Qatar, l’organisation de la Coupe du Monde 2022 constitue le noyau dur de sa diplomatie sportive. Si le pays venait à ne pas organiser cet événement, cela serait vécu comme un renoncement à une partie de sa souveraineté. Cela casserait le récit national que le pouvoir politique cherche à construire autour de cette compétition. Cela aurait un impact important sur l’orgueil national de la société qatarienne.

Aujourd’hui, le Qatar s’est mis en tête de relever le défi du boycott infligé par ses voisins afin d’organiser coûte que coûte le Mondial 2022. En réussissant ce pari, le pays montrerait son indépendance tout en ridiculisant la stratégie mise en place par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Le Qatar étalerait alors aux yeux du monde sa puissance économique malgré le boycott organisé par ses voisins.

Mais si le boycott venait à persister, cela poserait tout de même d’importants problèmes au Qatar concernant l’organisation de cet événement. En plus du surcoût engendré, les principales difficultés seraient d’ordre logistique. Initialement, le Qatar voulait faire profiter à l’ensemble de la région des retombées de l’événement. Ainsi, le pays avait prévu de dispatcher l’ensemble des supporters sur les territoires voisins.

Une telle stratégie pourrait être remise en cause par le boycott. Néanmoins, le Qatar a déjà commencé à réfléchir à des solutions de repli. Par exemple, le pays a multiplié les contacts au cours des derniers mois avec l’Iran et Oman afin de réfléchir à des alternatives pour accueillir au mieux les supporters du monde entier. Mais la Coupe du Monde 2022 est encore loin : d’ici là, la situation peut encore évoluer.

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