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E. Adamkiewicz : « Les collectivités n’ont plus à supporter les coûts liés à la construction et à l’exploitation des stades »

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IDN / Shutterstock.com

Quel modèle d’exploitation permet à un club de football d’optimiser l’utilisation de son enceinte sportive ? Faut-il faire intervenir la puissance publique dans le financement des nouveaux stades ? Pour évoquer ces différentes questions, Ecofoot.fr est parti à la rencontre d’Éric Adamkiewicz, Maître de Conférences à l’Université Toulouse III et ancien Directeur des Sports de la ville de Grenoble.

Le Partenariat Public-Privé, mode de financement choisi pour plusieurs stades rénovés ou construits pour l’EURO 2016, a entraîné des surcoûts pour les collectivités et les clubs exploitant de tels stades. De plus, les concessionnaires ont du mal à mettre en place un modèle d’exploitation rentable (cf Matmut Atlantique). Ce mode de financement et d’exploitation est-il adapté à une enceinte sportive ? Est-ce déjà la fin des PPP ?

Il est impossible d’affirmer que les différents échecs signeront la fin des PPP. Par exemple, la municipalité de Marseille envisage à nouveau de recourir à de tels accords pour la construction/rénovation de ses établissements scolaires.

Il n’est pas inopportun de rappeler que le premier montage PPP utilisé dans l’univers sportif remonte aux années 90, avec la construction du Stade de France. Et, 20 ans plus tard, le modèle économique de cette enceinte sportive n’a toujours pas été trouvé !

Ce n’est pas un hasard si la Cour des Comptes et les différentes commissions parlementaires ont régulièrement questionné les acteurs concernés sur le recours aux PPP, quel que soit le secteur concerné. Le recours à de tels montages a régulièrement entraîné des surcoûts. L’un des exemples les plus probants est sans doute celui de l’hôpital Georges Pompidou. La puissance publique a dû s’acquitter d’un loyer de 50 M€ dès la première année, alors que l’hôpital n’était pas aux normes et n’a pas pu être ouvert à temps.

Etant donné les échecs successifs, pourquoi les PPP ont-ils alors été privilégiés concernant la modernisation des stades pour l’Euro 2016 ? Pourquoi n’a-t-on pas alors privilégié des relations directes entre les propriétaires de stade et les clubs résidents, à l’image de ce qui a été fait entre le PSG et la Marie de Paris concernant l’exploitation du Parc des Princes ?

Le cas du Paris Saint-Germain est à part. Le club est en réalité une boîte de communication au service du Qatar. Du coup, le PSG a pu allouer d’importants moyens pour reconfigurer le stade contre la négociation d’une convention d’occupation du domaine public avec la mairie de Paris.

Dans les autres cas, les PPP ont été privilégiés pour aller plus vite. Passer par les marchés publics était alors considéré comme une solution trop lente. Le PPP permet de s’offrir « facilement » un nouvel équipement à crédit.

Le problème dans le football, c’est que les décideurs confondent trop souvent business et passion ! Car, dans le cas des PPP, la collectivité, généralement propriétaire du stade, n’est pas le seul acteur à avoir assumé des surcoûts. La passion a également aveuglé de grands groupes industriels français !

Prenons l’exemple du Matmut Atlantique : jusqu’à présent, ce stade n’a jamais été rentable pour son concessionnaire. Pourtant, un grand groupe comme Vinci a été à la manœuvre ! Et ce plantage est d’autant plus étonnant que Vinci a été impliqué dans la modèle mis en place pour le Stade de France. Visiblement, cela n’a pas servi de leçon !

Le PPP a-t-il seulement été choisi pour accélérer les projets de modernisation/construction de stade ?

Après réflexion, on peut se demander si d’autres raisons n’ont pas guidé les choix des collectivités. Par exemple, on sait très bien que les élus locaux ont beaucoup de mal à dire non aux désidératas des clubs sportifs professionnels. Ce qui entraîne souvent d’importantes dépenses, notamment dans les infrastructures.

Par exemple, en signant un PPP, la ville de Marseille s’est acheté une certaine tranquillité. En sollicitant un tel accord, la municipalité paie un acteur en capacité de dire non aux sollicitations du club résident du Vélodrome, c’est-à-dire à l’Olympique de Marseille. Mais, au final, la collectivité se tire une balle dans le pied en payant plus cher la modernisation de son stade tout en perdant une certaine liberté dans l’utilisation de cet édifice. C’est assez pervers comme système.

Selon vous, quel modèle d’exploitation de stade faut-il mettre en place pour contenter toutes les parties ?

Personnellement, je pense que les collectivités n’ont plus à supporter les coûts liés à la construction et à l’exploitation des stades. Le jour où les clubs deviendront propriétaires de leur enceinte, ils seront en mesure de rentabiliser leurs activités. Et c’est valable pour toute activité sportive.

Mais, aujourd’hui, nous sommes très loin de ce modèle. L’acquisition de la propriété de son stade relève même de l’exception pour un club sportif professionnel français.

Pour vous, la puissance publique doit donc se désengager financièrement des projets de construction et d’exploitation des stades ?

Mais il n’y a que dans le sport où la puissance publique assure le bon fonctionnement d’une entreprise privée ! En-dehors du sport, donnez-moi un exemple de PME où le principal outil de production est financé par la puissance publique. Cela n’existe pas !

Dans la majorité des cas des clubs sportifs professionnels, on leur construit le stade et on le leur met à disposition. Et ils ne supportent même pas les coûts d’entretien !

Vous êtes donc un grand défenseur du modèle mis en place par l’Olympique Lyonnais, qui a construit son propre stade…

Attention ! La reproduction à l’identique d’un modèle donné, c’est une mauvaise idée. Il faut bien prendre en compte ses spécificités avant de se lancer dans un projet de stade et d’en définir son modèle d’exploitation.

Concernant le modèle mis en place par l’Olympique Lyonnais, il ne faut pas oublier un « détail » important. Ce n’est pas le Groupama Stadium qui sera rentable. C’est le Parc OL dans son ensemble. C’est-à-dire l’intégralité de la zone d’activité mise en place par l’Olympique Lyonnais à Décines. Et cela fait une grosse différence !

Selon moi, pour mettre en place un modèle qui fonctionne, il faut concevoir un stade de football comme un hypermarché géant, en capacité de générer de l’activité 7 jours sur 7. Avec une activité événementielle ponctuelle, qui est le match de football ou tout autre événement sportif ou culturel. Autrement dit, il faut créer de l’activité en continu dans le stade pour qu’un tel modèle économique fonctionne.

Aujourd’hui, le problème lié à l’exploitation des stades est profond dans l’Hexagone. On ne sait tout simplement pas générer de l’activité dans nos enceintes en-dehors des rencontres de football ! Pour moi, l’une des explications au problème est l’omniprésence de la puissance publique, qui ne souhaite pas lâcher les clés. Sous prétexte qu’un stade est un « bien commun ».

Néanmoins, n’est-ce pas dangereux pour une collectivité de se désengager financièrement d’un projet de stade ? Etant donné qu’un tel projet provoque un réaménagement important d’un territoire, n’est-ce pas important d’entretenir un lien étroit entre l’exploitation d’un stade de football et une collectivité locale ?

Le vrai problème, aujourd’hui, c’est que les stades parviennent plus facilement à déstructurer les budgets qu’à structurer les territoires ! S’il est vrai qu’un projet de stade permet de réaménager un espace, il requiert en même temps de telles ressources qu’il fait planter, en parallèle, de nombreux projets dans d’autres domaines.

Je vais prendre l’exemple de Grenoble, que je connais particulièrement bien pour avoir été Directeur des Sports de la ville. Vous avez un stade dont la construction a coûté 87 M€ qui n’est toujours pas remboursé. Et, aujourd’hui, la métropole accorde une subvention annuelle qui est comprise entre 1,4 et 1,7 M€ dans le cadre du contrat de délégation de service public. Cet argent public « investi » en subvention d’équilibre bloque le financement d’autres projets ! Par exemple, la mise en place d’un terrain synthétique coûte environ 750 000 € HT. De nombreux terrains auraient ainsi pu voir le jour avec la subvention d’équilibre accordée au Stade des Alpes.

Personnellement, je trouve que c’est une bonne nouvelle que les collectivités locales reçoivent moins d’argent de la part de l’Etat. Car elles vont enfin devoir opérer des choix ! Les élus devront prendre leurs responsabilités.

Prenons le cas d’un stade entièrement financé par son club résident. Si ce dernier venait à faire faillite, que ferait-on alors du stade en question ?

Aujourd’hui, la première étape consiste à redéfinir des relations équilibrées entre les collectivités, propriétaires des enceintes sportives, et les clubs résidents. C’est possible sans vendre obligatoirement le stade, via la mise en place d’un bail emphytéotique ou une d’une convention d’occupation du domaine public bien conçue. Nous pouvons notamment retenir l’exemple du Paris Saint-Germain : le club n’est pas propriétaire de son stade – la Mairie de Paris n’a aucun intérêt à le céder étant donné sa localisation – mais il en est responsable et a pu opérer de nombreux aménagements grâce à l’accord conclu avec sa municipalité.

A contrario, il y a l’exemple cataclysmique du Mans. Suite à la descente du club, la collectivité doit aujourd’hui assumer un surcoût via l’accord de PPP initialement conclu. Si on avait responsabilisé le club en amont, il n’aurait peut-être pas commis les mêmes erreurs. Aujourd’hui, le système pousse à l’irresponsabilité, car la puissance publique assume derrière les fautes de gestion commises.

La loi Braillard, votée au mois de mars 2017, a introduit certains dispositifs devant aider les clubs sportifs à accéder à la propriété de leur enceinte. Parmi les mesures, les collectivités peuvent fournir une garantie d’emprunt pouvant couvrir jusqu’à 50% du projet de financement. N’est-ce pas, paradoxalement, un moyen de réimpliquer la puissance publique dans les projets de financement de stade ?

Dans le rapport initial de l’Inspection Générale des Finances, il était écrit qu’il ne fallait pas du tout aller dans la direction de la garantie d’emprunt ! Maintenant, la vraie question est de savoir pourquoi on n’a pas tenu compte des recommandations.

Le sport est une activité qui permet aux élus d’exister. Et le Sénat, composé de parlementaires élus par des… élus, a voulu faire plaisir aux collectivités en introduisant cette garantie d’emprunt. Elle permet de conférer aux élus locaux un certain pouvoir dans les projets d’infrastructures envisagés par les clubs sportifs professionnels. Mais, à nouveau, l’argent servant aux garanties n’ira pas dans le financement d’autres projets, parfois bien plus importants !

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