Interviews modèle football allemand interview polo breitner

Published on février 14th, 2016 | by Anthony Alyce

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« L’Allemagne a industrialisé son football tout en respectant son identité footballistique »

Aujourd’hui, nous publions la deuxième partie de notre riche entretien avec Polo Breitner au sujet de la compétitivité du football allemand. Lors de cette phase de l’interview, l’ex-chroniqueur Bundesliga de RMC a évoqué les difficultés rencontrées par le football allemand durant les années 90 et le début des années 2000 tout en expliquant comment les clubs et la fédération ont réussi à surmonter cette période difficile afin de revenir au premier plan sur la scène internationale…

Pouvez-vous préciser les problèmes rencontrés par le football allemand à partir des années 90 ?

Le modèle sportif allemand a vécu près d’un quart de siècle sur l’héritage laissé par Franz Beckenbauer. Le « Kaiser » a porté au firmament le fameux poste de « libero » avec une aisance technique peu commune. Ce système de jeu devait donc perdurer et il fallait absolument trouver le « nouvel Empereur », Stielike, Augenthaler, Buchwald, Thon, Matthäus, Sammer, Ramelow – je dois en oublier, je m’en excuse – ils y sont tous passés ! La plupart des joueurs cités ont joué dans des positions plus hautes sur le terrain en étant même parfois le véritable régisseur de l’équipe.

Fort heureusement, la science du football évolue et Arrigo Sacchi est arrivé. C’est la grande période du Milan AC, pressing et apanage du marquage de zone. En Allemagne, la norme, c’est l’individuel. Il faudra attendre 1998 et un certain Ralf Rangnick – grand fan de Wenger et du « Mage de Fusignano » – alors petit coach à Ulm, pour se mettre au diapason. Les quolibets ne l’ont pas épargné. Les techniciens allemands sont alors dépassés, ils ont cessé de travailler, de réfléchir à cause du titre mondial de 1990 et de la réunification.

Je vous coupe, l’Allemagne remporte pourtant l’Euro 96 ?

Vous pouvez même dire qu’ils auraient dû ajouter celui de 1992, lorsque vous revoyez la finale contre les Danois ! Mais n’oubliez pas qu’à ce moment-là, Reuter et Kohler sont à la Juventus, Doll et Riedle à la Lazio, Hassler et Völler à la Roma. Enfin, Klinsmann et Brehme sont à l’Inter comme Matthäus blessé. C’est le meilleur championnat de l’époque, celui d’Italie, qui est encore responsable des succès allemands. En 1996, l’ossature de la sélection repose sur le Borussia Dortmund, vainqueur de deux Meisterschale et qui s’adjuge la Ligue des Champions l’année suivante, mais par quels clubs sont passés Kohler, Möller, Reuter, voire Sammer ?

Dès sa nomination en 1984 au poste de sélectionneur, et alors que la presse exige d’être en finale du Mondial 86 au Mexique, Beckenbauer annonce qu’il n’y a plus de joueurs de classe mondiale en « Buli ». C’est évidemment exagéré mais la tendance est là. La réunification va permettre de reculer l’échéance, d’offrir une plus grande densité avec Sammer, bien entendu, mais aussi Kirsten, Wosz, Doll, Marshall, Schneider, …. Ou encore Ballack ou Kroos pour le XXIème siècle. Comme il y a un afflux, cela compense les manques systémiques et fausse l’analyse. Après le titre mondial de 1990, Beckenbauer tire sa révérence et estime que l’Allemagne, désormais réunifiée, doit dominer la planète football.

« 2001 est une année terrible pour la Bundesliga »

Dix ans plus tard, l’Euro 2000 est une catastrophe, Matthäus a 39 ans ! La débâcle de 1998 contre la Croatie, en France, était déjà une césure. L’immense Günter Netzer se lâche : « concernant la formation, nous nous sommes endormis. Il n’y a aucun concept. Nous avons assassiné la créativité parce que nous ne travaillons que le physique ». Comme sélectionneur, la Fédération n’a pas trouvé mieux que de sortir du formol Erich Ribbeck, c’est la période historique la plus infecte du football allemand, puis c’est l’affaire de la cocaïne de Daum ; ils ont même appelé Breitner pour coacher l’équipe nationale…c’est tout dire sur l’état de délabrement. 2001, malgré la victoire du club bavarois en Ligue des Champions, est une année terrible : l’Energie Cottbus aligne une équipe sans allemand sur le terrain en Bundesliga et le groupe Media Kirch, détenteur des droits TV nationaux, annonce sa faillite. Vous percevez la violence du choc ? Si vous rajoutez un Uli Hoeness qui fulmine et déclare : « notre football, c’est de la m… », vous avez un beau résumé de la situation, je pense.

Parallèlement à cela, les clubs professionnels sont dans le rouge. Dès 1984, Rummenigge passe du Bayern à l’Inter pour des raisons financières. Les succès du Borussia Dortmund dans les années 1990 ? Le BvB s’était tellement endetté qu’il a failli disparaitre dans les années 2000. Idem pour les trophées du VfB Stuttgart qui doit radicalement se restructurer. Günter Eichberg sauve Schalke qui a des problèmes pour obtenir sa licence professionnelle dans les années 1980, tandis que Martin Kind fera de même à  Hanovre en 1997 alors en troisième division. D’ailleurs, au milieu des années 1980, la moyenne des supporters dans les stades se casse aussi la figure, on passe de 25 000 à moins de 18 000. C’est le même phénomène en seconde division.

Comment les clubs allemands sont-ils parvenus à tisser des liens aussi forts avec les grandes entreprises du pays ?

En discutant. Et en faisant un bilan complet de la situation. C’est le « sport-roi », vous parlez football le matin, le midi et le soir. L’Allemagne est un pays de corporations, parfois très conservateur, lourd à bouger comme l’explique excellemment Guillaume Duval dans son livre, pourtant à charge, Made in Germany. Mais c’est un pays décentralisé où la place de l’entreprise est légitime et acceptée. Une fois que tout le monde est à terre, la machine se met en branle, le brainstorming fonctionne à nouveau. C’est un grand classique de ce pays pour ses réformes !

Le football est une industrie du spectacle, donc il faut être attractif sur le terrain, il faut former des esthètes, des techniciens. Une recette toute simple a été désignée lors du dernier championnat d’Europe espoirs par Hrubesch : « nous avons commencé petitement en obligeant les clubs amateurs affiliés aux Verein professionnels à ne recruter que des joueurs techniques ». Les joueurs allemands le sont tellement devenus que Klopp, encore coach de Dortmund, se plaignait de ne pas avoir de professionnel capable de mettre un bon coup de tête, à l’ancienne !

On se fiche du résultat, il faut donner du plaisir aux spectateurs donc on modernise, on construit des stades avec en point d’orgue la Coupe du Monde 2006, le fameux « Sommermärchen ». Les centres de formation sont catastrophiques ou inexistants ? Pas grave, les techniciens allemands rédigent des chartes et se déplacent à l’étranger, partout, pas qu’en France, pour analyser et voir ce qui se fait de mieux, puis on reproduit, on adapte en local. Comment les finance-t-on ? La Bundesliga accepte de disparaître de la circulation européenne et de ne plus être compétitif dans les compétitions pendant quelques années : les flux financiers ne sont plus orientés vers l’achat de joueurs mais vers le structurel. C’est le fameux slogan, « Steine statt Beine » (la pierre plutôt que les jambes) qui s’est transformé dernièrement en « Steine mit Beine » (la pierre et les jambes).

L’Euro 2008 et la finale perdue par la Nationalmannschaft est le dernier vestige d’une « vieille » Allemagne – souvent conflictuelle – qu’il faut toujours respecter pour son passé mais la victoire des Espoirs à l’Euro 2009 puis la demi-finale en Afrique du Sud en 2010 est celle de la « nouvelle » génération bénéficiant, en plus, de l’évolution du code de la nationalité décrétée par l’ancien Chancelier Schröder.

« Le football, ce n’est pas le physique et les jambes, mais la tête et le cœur ! »

Aujourd’hui, les centres de formation sont tellement performants que l’on pourrait constituer une sélection turque composée uniquement de professionnels formés en Allemagne. Les Etats-Unis se servent, la Russie cherche à naturaliser tout ce qui est possible. Idem pour la Pologne et certains pays africains. A la question de la nationalité – ce débat miteux en France où ne règne que le communautarisme et son slogan « black-blanc-beur » – se substitue l’excellence, celle de l’éducation. Le football, ce n’est pas le physique et les jambes, mais la tête et le cœur ! Vous vous rendez compte du milieu de terrain « défensif » allemand ? Schweinsteiger, Kroos, Gündogan, Kramer, Khedira, les jumeaux Bender, Can sans oublier les jeunes Weigl et Kimmich ou Geis et Goretzka. C’est juste monstrueux. Faites votre choix !

A partir du moment où un championnat est attractif et où l’image de marque est positive, où il y a du spectacle, les entreprises jouent le jeu. Elles ont apporté le savoir-faire dans la gestion, la rigueur et le marketing, notamment, mais l’ingénierie – donc la conception, l’étude du produit – a été laissée aux mains d’une nouvelle génération de techniciens, dont le Bundestrainer Löw est issu. L’Allemagne a industrialisé son football tout en respectant son identité footballistique.

La Bundesliga est le royaume du sponsoring actionnarial. Sauf cas particulier, tous les clubs allemands vont adopter le modèle de développement capitalistique du FC Bayern.

A suivre…

Si vous souhaitez (re)lire la première partie de l’entretien, voici l’URL : http://www.ecofoot.fr/interview-polo-breitner-bundesliga-669/

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Source photo à la Une : © FC Bayern München (Facebook)



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